Bizerta l'honneur



Je voulais écrire une note mais je ne savais pas de quoi parler exactement, les idées se bousculaient dans ma tête mais aucune d'elle ne m'a séduite suffisamment, sans parler du temps qui me manque ces derniers temps.. Mais aujourd'hui en me tenant debout, appuyée désespérément  sur la barrière, face à la mer, regardant ce point lointain qui s'approchait lentement, qui condamnait notre vieux pont, qui paralysait la circulation, je me suis dit : ça y est, cette fois c'est décidé, je vais parler de ma ville natale, je vais faire honneur à Bizerta, Bizerte à l'honneur, c'est Bizerta voilà le menu. Je vais être régionaliste le temps d'un coup de gueule, le temps d'un coup de coeur, ...

Pour ceux qui ne la connaissent pas, Bizerte est une belle ville, "calme", située à l'extrême nord de la Tunisie et du continent africain, c'est le point culminant de toute l'Afrique. Pour accéder à cette ville, vous devez passer par son fameux pont mobile, un pont qui fait des siennes trois fois par jour, parfois plus, il se met à bouger, à se lever, à s'élever dans les airs pour que des bateaux en ruines tristes et désolés viennent accoster sur les rives de notre  méditerranée. Ces crises d'épilepsie de notre pont bizertin peuvent durer de 20 à 60 minutes (parfois plus) et ils sont accompagnés d'un mouvement  général d'impatience chez les véhicules coincés, de crises de nerfs chez leurs propriétaires désespérés et d'embouteillages de la catégorie F5. Une fois le pont calmé et assagi, une fois qu'il a repris sa position "assis", les véhicules à 2, 3, 4 roues et les mille pattes humaines attendant de part et d'autre de la rive, se déchaînent comme des évadés de prison, ah le spectacle émouvant, je l'ai vécu aujourd'hui vous savez ! Parce qu'on ne veut pas nous lâcher avec ce samedi de trop dont je vous ai déjà parlé, donc vendredi et samedi je travaille à la mi-journée et j'ai souvent droit à une scène de pont qui fait des siennes. Bien évidemment plus il fait chaud, plus le soleil vous brûle la peau pendant que vous attendez l'heure de salut, plus c'est intéressant, le spectacle atteint ses limites !


Aujourd'hui il faisait frais, un ciel voilé, une belle brise est venue me caresser le visage pendant qu'appuyée de tout mon long, de tout le poids de mes 28 ans, sur la barrière en fer, je contemplais l'horizon, je regardais passer ma vie, mon temps, à attendre ce maudit point encore minuscule qui se déhanchait à l'horizon, pas l'air pressé du tout ! 


Nous l'attendions tous, le point prenait la forme d'un bateau, puis deux, puis trois, un cortège agonisant qui prenait tout son temps, alors à quoi bon lever le pont de si tôt ? Pourtant j'étais assez sereine, parce qu'il faisait beau, il faisait "froid", je regardais les gens autour de moi, j'écoutais Lotfi Double Kanon sur les ondes de shems FM, j'essayais de trouver la conversation intéressante, puis la dernière chanson de Balti touchante, mais je ne pouvais pas m'empêcher de penser : pauvre Bizerta, pauvres bizertins ! Que d'heures perdues, que de nerfs, que de stress, que de gâchis ! Aujourd'hui il fait beau, mais demain quand il fera chaud ? J'en perdrais bien la tête ce serait chouette, vous voilà débarrassés de moi .. Je regarde à droite et je vois .. 


Je souris, je regarde encore la foule autour de moi, je regarde cette vieille dame, cette petite fille impatiente, ces gens, ces hommes aux vélos usés, aux vêtements délabrés, ces visages fatigués, désabusés, ces regards bruns désenchantés, qui ne demandaient qu'à vivre avec dignité, .. j'aurais aimé prendre mon courage à deux mains, immortaliser la scène par une vidéo où je commenterais la triste réalité de ma ville, de mes compatriotes, où je donnerais la parole à tous ceux qui comme moi attendent la levée du blocus de Bizerte ! Oui c'en est un, quand je regarde ces vieilles dames accrochées à la portière en fer, je me rappelle immédiatement de Gaza, ce pont on dirait un check point à la con ! A quand la libération ? A quand la révolution ? Quand cessera-t-on d'oublier nos souffrances à Bizerte ? Quand commencera-t-on à s'intéresser à la ville martyre des martyrs ? On vient de l'annoncer on va nous remplacer ce maudit pont, mais quand ? Cette promesse sera-t-elle tenue ? Vivrai-je assez longtemps pour en siroter le goût exquis de la justice et de la liberty ?


Bizerta l'honneur .. Bizerta l'horreur .. quand un meurtre à la Scream se produit dans l'un de tes plus beaux quartiers, quand un enfant de 18 ans, un enfant qui devait passer son bac dans quelques jours se fait massacrer par une bande d'ivrognes déchaînés Bizerte devient horreur, Dieu que j'ai souffert, qu'on a souffert, notre ville est en deuil, le vice est à portée de main, à portée de verre, qui signe nos souffrances et nos chagrins..


Bizerta le bonheur, Bizerta à l'honneur, Bizerta je t'aimerai toujours malgré tes rues cassées, tes trottoirs dévastés, tes poubelles qu'on a oublié de ramasser, tes opportunités d'emploi qui ne viennent toujours pas, Bizerta ville martyre, tu mérites bien mieux que ça, j'espère qu'un jour tu réussiras ta révolution à toi, Bizerta excuse-moi, les mots me manquent, je suis fatiguée, ton pont m'a consommée, je ne suis plus que l'ombre de ce que je suis, de ce que j'étais, mais pour toi je traverserais tous les ponts, à la nage s'il le faudrait !

Bizerta l'honneur, Bizerte à l'honneur ! 

Regardez ces visages, regardez-les bien, ce sont des tunisiens, comme vous !




Aujourd'hui, je leur rends hommage, que tout le monde sache que quelque part dans le nord de la Tunisie, des gens souffrent quotidiennement, bêtement, gratuitement. Des gens souffrent parce que nous avons vécu pendant trop longtemps dans la corruption, des gens souffrent mais personne ne semble être au courant de leur martyr quotidien (et encore je n'ai pas eu l'occasion de photographier les pauvres automobilistes et l'ambulance qui attendait aussi), des gens souffrent cause no body cares, maintenant vous êtes informés. C'est tout ce que je voulais.



2 commentaires:

jolie note , malgré le brin de tristesse ... j'aurais aimé que tu nous décrives plus Bizerta la belle ville au lieu de se concentrer uniquement sur ce fameux pont :p ( mais je pense que c'était ta muse en fait ) .. je ne l'ai jamais visitée, mais mon frère m'a toujours parlé de ses belles plages, (lui qui a eu la chance de partir en colonies de vacances :p ) ...
je ne sais pas comment vous faites pour patienter tout ce temps devant ce pont mobile .. j'ai surtout pensé aux ambulances ! comment se fait il qu'un patient en danger puisse attendre un tel "évènement" ?! autre chose que j'ai découverte il y a quelques jours , je ne savais pas qu'à Bizerte il n'y avait pas de CHU ( centre hospitalo universitaire ) !! qu'il fallait dans des cas s'adresser directement à Tunis , et hop ! le pont est levé ! c'est fou ! Rabbi ysabbarkom !
enfin .. l'histoire de ce jeune assassiné ... Allah yar7mou w ysabbar ahlou...

 

justement cette note n’est pas destinée à dresser un portrait de carte postale de ma ville natale, Bizerte est déjà très connue pour ses belles plages, sa beauté tout court ... c’est pas le sujet et c'est pas ce qui m'a motivée pour écrire cette note, tu l'as deviné : c'est le pont et plus généralement les souffrances des bizertins que le monde semble ignorer, j'ai voulu le crier haut et fort à qui voudrait bien m'écouter, et voilà !

merci ma Lili eh oui Bizerte c’est proche de la capitale à quoi bon lui consacrer un CHU, ....... c’est ça la mentalité pourrie !

 

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