Mon coeur est au pays des merveilles (ép4)

    
    Médina Arabie Saoudite 20/03/2010

    Réveil très pénible en ce samedi matin, je revoyais cependant les images de la veille, elles défilaient sous mes yeux. Je n'étais pas prête d'oublier le spectacle de la nuit précédente, quand je suis sortie pour ce qui devait être une course de dix minutes et que j'y ai passé deux  heures entières ! Deux heures à errer dans l'immensité de la Mosquée, à me promener, à trainer les pieds sur ce marbre scintillant, parsemé de milliers d'insectes volant, où hommes, femmes et enfants, petits et grands marchaient, couraient, riaient ou s'asseyaient tout simplement. J'ai constaté avec émerveillement à quel point la Mosquée était majestueuse avec ses portes magnifiquement sculptées, son architecture infiniment riche et splendide et sa cour tout autour immense, interminable. J'essayais d'évaluer sa superficie, je me disais qu'elle valait bien dix stades de foot peut être plus ! Cette cour qui par ailleurs tenait du grand "jardin" public, un paradis pour les enfants de tout âges qui jouaient, couraient, sautillaient à loisir en poussant leurs authentiques éclats de rires ! Les para-soleil géants qui nous protégeaient du soleil brûlant  du jour, étaient fermés à présent telles des fleurs somnolant, succombant au calme de la nuit ! Il faisait chaud un peu comme le mois de juin en Tunisie, enfin je sors de mes rêveries et je me retrouve dans cette chambre du 13ème avec cette douleur dans le corps. 

    J'ai passé une horrible matinée à vrai dire. Je voulais sortir, j'ai enfilé la djellaba XXL de ma mère, direction l'ascenseur, mais le malaise était le plus fort alors j'ai dit à mon père que je ne pouvais pas l'accompagner ! Retour amer à cette chambre encore sale où quelques heures plutard, quand je dormais encore, j'ai entendu un homme entrer.  Il faisait partie du personnel du centre résidentiel  mais il n'était pas là pour nettoyer, tout ce qui lui importait était de vendre une malheureuse puce de téléphone ! J'étais heureusement couverte de la tête aux pieds sous les draps et je l'entendais qui luttait pour se faire comprendre avec son arabe médiocre. Mon père  lui, était très embarrassé, nous avions déjà acheté une puce, tout ce qu'il voulait à présent c'est que ce foutu climatiseur fonctionne ! Alors d'entendre d'un côté  mon père qui luttait pour comprendre l'accent étrange de cet indien tout en essayant de décliner l'offre le plus gentiment possible, puis de l'autre côté cet homme qui avait pour objectif  unique de vendre sa foutue puce, enfin cette divergence d'intérêts  m'a donné un fou rire que j'ai eu grand peine à étouffer car l'homme était encore là têtu et infatigable !  

    L'après midi je me suis sentie beaucoup mieux et j'en ai profité pour sortir avec mon père faire du shopping. Eh oui en bons tunisiens le shopping tenait hélas une place prépondérante dans ce genre de voyages. Il fallait ramener à tout le monde quelque chose, et quand je dis tout le monde cela veut dire TOUT LE MONDE ! Toute la famille, la grande famille, les petits et les grands, les nouveaux nés et  les moribonds ! C'était donc tout à fait normal de commencer les travaux euh je veux dire la corvée enfin le shopping ! Nous avons commencé par acheter quelques jolis tapis et des vêtements pour homme et le soir j'ai rencontré mon père par hasard dans un centre commercial qui se situait comme des dizaines d'autres sur la périphérie de la Mosquée ! Le centre commercial Tayba, ah le joli "prénom" ! Nous avons pénétré presque à la première boutique qui s'est trouvée devant nous et là nous avons acheté non pas deux ou trois mais huit djellabas d'un seul coup ! Je n'oublierai jamais le jeune homme saoudien qui nous a accueilli. Il était comment dire, séduisant avec sa gentillesse et son sourire bienveillant !   Et surtout il s'est adressé à moi en m'appelant "Doctoura" ! Je n'en croyais pas mes oreilles moi qui rêvais tant de faire une thèse, d'obtenir cet ultime titre honorifique ! Je leur ai dit nchAllah je serai Docteur mais pour le moment je suis juste ingénieur ! Et là ils (le garçon et son patron) ont poussé des exclamations de surprise, ils étaient très admiratifs et respectueux, ils avaient sympathisé avec nous ! C'était très agréable comme rencontre avec les fameuses questions "La Tunisie est-elle vraiment verte ? Pourquoi l'appelle-t-on ainsi ? "... Heureusement que mon père connaissait la réponse, moi je n'en avais pas la moindre idée ! 

   Seul point gênant dans tout cela : la femme tunisienne qui est venue me déranger dans  cette boutique. Chaque fois que je m'intéressais à un modèle, elle me l'arrachait presque des mains et de surcroit me demandait de l'essayer pour elle, parce qu'elle veut l'acheter pour sa fille qui à mon plus grand bonheur porte la même taille que moi ! Comme si on n'avait pas assez de boulot comme cela avec sept ou huit djellabas à choisir en se demandant si ça va leur plaire, si c'est la bonne taille.. il fallait aussi que je me casse la tête avec cette monastirienne aux manières pas très délicates. D'autant plus qu'il n'y avait pas de cabine d'essayage, je portais chaque fois le modèle sur ma robe XXL et j'étais assez gênée du regard des commerçants tout habillée que j'étais ! Enfin je me suis dit allez solidarité tunisienne oblige, et si c'était ma mère ? Allez calmons nous,  je préfère terminer dans la bonne humeur avec une pensée toute particulière aux commerçants de la Médina , ces hommes généralement charmants par leurs bonnes manières, leur courtoisie et leur respect. Un sens du commerce dans le calme et la sobriété, marié à un accent arabe et une façon de parler tout à fait adorables ! Le mot "Doctoura" résonne encore dans ma tête, quelle marque de respect ! Je ne suis pas prête de l'oublier !

Je voudrais mourir jeune

    Pas mal de fois dans ma vie, j'ai souhaité mourir dans l'instant, immédiatement, j'implorais Dieu pour qu'Il m'ôte la vie comme Il me l'a offerte si généreusement. Je l'invoquais à chaudes larmes pour qu'Il le fasse là tout de suite, maintenant ! Je me sentais sûre de moi-même, de ce que je voulais. C'était les pires moments de ma vie, les plus cruels, les plus durs, quand je voyais tout noir, tout rouge ou tout gris ! Quand la colère se mêlait à la rage et au désespoir, la solitude à l'indignation, à la déception, voire à la folie ! Oui des moments de folie , de grand vide et de faiblesse en somme, quand je ne me sentais plus la force  ni la motivation de continuer ...

Lettre à une tête voilée


    Une « voilée » qui ne mérite pas son nom voilà ce que tu es. Tu as une "tête" de voilée mais le corps ne suit pas. Oui c’est à toi que je parle, toi qui portes le voile mais qui exhibes son corps. Toi qui ne veux surtout pas qu'un seul cheveu apparaisse mais qui n'a aucun problème à sortir toute dessinée de la tête aux pieds. Chaque fois que je te vois, j’ai envie de te le crier à la face, de te dire d’enlever ce bout de tissu tu lui fais honte ! J’ai honte à ta place ! Comment oses-tu sortir et te montrer en pleine rue avec tout ce bazar, ce festival de couleurs, de convictions contradictoires ? C’est quoi ce cirque ? Quel est ton but ? Joindre l’utile à l’agréable ? Être à la fois pieuse et branchée ? Obéir à Dieu sans paraitre démodée ? 
 

    Il faut savoir ce que tu veux ma belle car pour l’instant toi et le voile vous faites deux. Les gens ne te respecteront pas ainsi saches le ! Un jean serré, un pull moulant desséché, des talons bien aiguisés, un visage maquillé puis des cheveux cachés sous un bout de tissu coloré en forme de fleur, de girafe ou de toupie, non mais quelle folie ! Voilà un cocktail qui fait de toi une fille sexy, une fille hésitante haletante et même pis, que les filles qui sortent cheveux en l’air car elles au moins ont fait leur choix et l’assument bien, toi tu ne vaux rien ! Habillée ainsi tu fais plus de mal que de bien ! Tu es comme un intrus tu n’appartiens à aucune catégorie ! Alors tu vas finir dans les inclassables, cette section minable où on jette les codes indéchiffrables car pour moi t'es un mystère. Je ne comprendrai jamais ta composition ni à quoi ça te sert, le cerveau dans ta tête ou même ton cœur ! Car ton cœur à lui seul saura te dire que ce que tu fais est très malhonnête et irrespectueux envers le voile, envers l'islam et envers Dieu! Tu es le meilleur et le pire prétexte pour toutes celles qui hésitent encore, tu leur offre un alibi sur un plateau d'or. Elles diront : "eh regarde ces pseudos voilées, regarde comme elles s'habillent sexy et branché, regarde comme elles rient à pleines dents, comme elles crient à pleins poumons, eh je te dis que ce voile c'est de la mode ! "

     Tu vois ce que tu causes comme dégâts ? Tu n'as pas honte de faire semblant que tu ne sais pas ? Tu n'es pas fatiguée de toujours ignorer cette petite voix ? Qui te crie à l'oreille et te rappelle ton choix ! Ce choix que tu as fait mais que tu n'as pas respecté ! Il est grand temps que tu te réveilles tête voilée, que tu colles le corps à la tête, que tu acceptes, que tu embrasses le voile tel qu'il est, que tu lui fouttes enfin la paix, que tu arrêtes de le stigmatiser, ridiculiser, martyriser ! 


Lettre écrite il y a trois mois, mais c'est aujourd'hui que je l'envoie en espérant que le facteur ne se perdera pas...

Là où je me prommenais..




     Une image qui m'a donné le sourire, mais en fait je n'en ai pas la moindre envie. Car Ammar ne me laisse plus me promener, j'ai dans mon blog une petite liste de liens intéressants, dont celui de mon ami Ignescence, le poète de l'enfer. Ce coin de mon blog, cette liste s'intitule "Là où je me promène". Malheureusement, il semblerait que je sois obligée de changer le présent par l'imparfait car en moins d'une semaine, Ammar a mis sa détestable main dégoulinante sur mon jardin secret ! Il a supprimé toutes ces fleurs sur lesquelles je m'attardais comme une abeille avide de sucer le nectar de leurs pensées parfois amusantes, parfois touchantes mais toujours intéressantes voire... passionnantes ! Alors, je ne sais pas si ce sera mon tour la prochaine fois, mais  en tout cas je veux crier de toutes mes forces : Ammar tu n'as pas le droit de faire ça !

Mon coeur est au pays des merveilles (ép3)



      Médina Arabie Saoudite le  19/03/2010

     Dans ma tête c’est le néant, je ne me rappelle plus de mes sentiments quand je me suis réveillée pour la première fois dans cette chambre d'hôtel située au 13ème. C’était un vendredi, notre premier vendredi à la Médina. Nous avons alors quitté le centre Elyes précipitamment, direction la mosquée. Elle était là à quelques pas, je n’avais qu’à traverser deux rues pour la trouver, seulement deux rues me séparaient de ce lieu saint, deuxième kibla des musulmans ! Plus je m’approchais,  plus j’étais enchantée de tout ce que je voyais. L’enchantement a commencé depuis la nuit précédente, mais de voir ces immenses bâtiments qui maintenant étincelaient sous les rayons du soleil, ces trottoirs spacieux et propres, ces centres commerciaux dominant tout le périmètre de la mosquée, ces gens de différentes races, couleurs et langues, cette « Asie » qui s’offrait à moi, enfin toute cette mosaïque baignée par la chaleur du jour, c'était tout simplement magique. Mon  père, ma tante et moi nous étions ravis !

     J’ai sorti mon portable et j’ai pris une, deux, dix, n photos, cela fait trop touriste mais je m’en fou! Les gens me regardent mais peu m’importe, il faut que j’immortalise la scène ! Ces murs, cette architecture, ces visages ! Et puis surtout la mosquée avec à l’entrée cette immense cour faite de granit et de marbre qui luisait au contact du soleil, ces sortes de parasoleil géants infiniment beaux, ce mariage harmonieux de couleurs délicates et raffinées, j’avais plein les yeux, j’étais comme ensorcelée par tant de splendeur, de grandeur et de beauté ! Je regardais ces centaines de musulmans venus des quatre coins de la Terre se précipitant dans différentes directions, ces enfants en blancs tels des anges, ah le joli spectacle, j’étais sur un nuage, je n’arrêtais pas de sourire, j’avais presque envie d’arrêter ces indonésiennes, ces turcs, ces pakistanais, ces égyptiennes, ces yéménites , ces iraniens, pour leur dire à quel point je suis émue de me trouver  à leurs côtés, de les entendre parler dans leurs langues et accents bien spécifiques, j'étais fascinée par tant de diversité mais...

     Au vu de ces milliers de musulmans, de différentes cultures, races, langues et couleurs, ces musulmans si nombreux et pourtant ... je  ne pouvais pas m'empêcher de penser : dommage que tant de musulmans n’ayent aucun poids à l’échelle mondiale, dommage que l’Occident nous tient par le bout du nez si nombreux que nous sommes, dommage que parmi ces milliers rares sont ceux qui se sont distingués dans un domaine, rares sont ceux qui nous ont offert un prix Nobel, une découverte, une invention, une reconnaissance, une fierté mondaine! Et je me suis rappelée du prophète qui avait parlé de ce sujet : il disait à peu près qu'il y aurait un temps où nous serons si nombreux mais tellement inutiles ! 
    
     "Allah akbar" résonna dans tous les coins de la mosquée, ma tante a pu se faufiler dans une rangée alors que j'ai continué à promener des regards égarés sur la foule quand soudain une femme m'appela à ses côtés. Il y avait de la place pour moi dans la première rangée de ce groupe situé à un coin de l'immensité de la mosquée ! Cette femme m'a sauvé, j'étais bien installée dans l'ombre, je ne pouvais pas espérer mieux! Je l'ai remercié par un large sourire car elle n'avait rien compris de ce que je disais, normal elle était turque! Comme moi, enfin mes origines. Finalement l'imam a pris la parole, il a parlé des problèmes de couple, comment il fallait traiter sa femme, son homme..  il parlait dans un arabe littéraire, j'aurais préféré un style plus "naturel" avec des petites plaisanteries, des exemples par ci par là, mais bon cela avait le mérite d'être clair et bien rédigé !  En plus il avait terminé par un douaa (prière) très émouvant, il avait mentionné les mots magiques "Aqsa" et "Palestine" , pour moi c'était suffisant .. La prière du vendredi terminée retour à l'hôtel et là bonjour les surprises : les ascenseurs étaient encombrés, les gens se disputaient c'était un vrai dilemme, soudain notre chambre me paraissait si loin ! Elle était loin pour sûr, mais j'y suis arrivée quand même. J'ai eu droit à un délicieux repas cuisiné par ma tante ensuite, je me suis glissée dans mon lit. J'étais encore à ma première journée à la Médina après un long voyage, j'avais besoin de me reposer et surtout de dormir ...

     Le soir, j'étais  en super forme et tellement excitée alors j'ai proposé d'aller chercher de l'eau à la Mosquée. Je pensais que je serais vite de retour mais je me trompais, Elle était trop belle, trop vaste pour cela, c'était fait de moi, j'étais prise au piège !  Ce qui devait être une course de dix minutes s'est soldé par une promenade de deux heures, désolée papa je  ne voulais pas te faire peur !

Pour que les choses soient claires

     J’ai écrit hier un article intitulé J'aime pas la Tunisie et je l’ai partagé comme d'habitude sur mon profil Facebook. Aussitôt fait, une pluie de reproches et d’attaques s’est abattue sur moi, mes amis me traitaient de traitre, me critiquaient sans même avoir pris le temps de me lire. Heureusement qu’ils n’étaient pas très sérieux, sinon j’aurais piqué une crise, sérieux! Ma mère aussi a fait la grimace quand je lui ai parlé de l’article, comme eux elle s’est arrêtée au titre, elle s’inquiétait pour sa fille qui « jouait avec le feu » mais quand elle a su de quoi il s'agit, elle a changé d’avis. Bref, je tenais à préciser que j’aime mon pays, mais je déteste la « Tunisie » à laquelle je fais face tous les jours, la Tunisie sale, arriérée, intolérante, sans merci. D'ailleurs je ne suis pas sure si c’est d’elle ou des tunisiens que je parle ! Car au final qu’est-ce qui fait la Tunisie ? C’est l’ensemble des tunisiens ! Ensuite, sachez-le bien je n’ai pas touché le fond du sujet dans mon article précédent, je n’ai parlé que des choses quotidiennes de la vie de tous les jours, ces détails qui vous empoisonnent la vie et vous dégoutent de votre pays, la saleté par exemple, oui j’insiste beaucoup sur la saleté. C’est très important, cette pollution sous toutes ses formes, ces bruits, ces odeurs, ces mentalités, ces cheminées ambulantes plus connus sous le titre de "fumeurs", tous les comportements typiquement tunisiens, qui font de nous ce peuple arriéré, anarchique qui se trouve encore à des années lumières de tout ce qui est  "civilisation", "éthique" et "progrès", voilà ! 

    Il ne fait pas bon de vivre sur CETTE Tunisie, c’est de cette Tunisie que je parle ! La vraie, et non celle des cartes postales, destinée aux touristes, la Tunisie aux plaines vertes, au soleil brillant, aux plages paradisiaques, aux oiseaux gazouillant et aux déserts aphrodisiaques ! Non c’est pas ça la vraie vie, c’est pas ce à quoi le tunisien ordinaire a droit tous les jours. Le tunisien ordinaire a droit à la pollution, aux gros mots dans la rue, aux bousculades, aux disputes partout et pour rien du tout, … Mais le plus beau dans tout ça ou devrais-je dire le plus triste, c’est que je n’ai encore rien dit des vraies raisons encore plus profondes qui font qu’aujourd’hui j’aime pas la Tunisie ! je n’ai rien dit du manque de liberté, du 404 qui a tout gâché, du non droit à s'exprimer, de la vulgarité, du chômage, de l'éducation, de la mentalité des gens, de tout ce qui fait que je ne me sens plus chez moi ici bas, je suis étrangère dans mon propre pays voilà ! Maintenant je comprends pourquoi des tunisiens ayant vécu à l’étranger soient incapables de retourner à leur pays et de réintégrer cette vie chaotique ! Aujourd’hui la seule chose qui me tient à la Tunisie, c’est ma famille ! Je ne peux pas me séparer de mes parents, de mes sœurs, de mes bien aimés, autrement je n’aurais pas hésité à partir à l’étranger, tenter ma chance, faire une thèse en trois ans et non y passer une éternité comme ici dans ce pays où l’encadreur fait « connaissance » avec ton sujet le jour même de la soutenance, pas ici où tu dois galérer, courir, suer comme un chien pour obtenir quelques minables données, comme si ta vie et ta mort en dépendaient ! La Terre est grande, à quoi bon naitre, vivre et mourir dans un seul endroit ? Pourquoi ne pas sortir découvrir à quoi ressemble la vie sous un autre toit ?


J'aime pas la Tunisie

Je l'aimais avant, quand j'étais assez jeune, assez adolescente et stupide  pour croire que la fierté d'un pays réside dans une équipe de foot qui a su aller jusqu'à la finale de la CAN 96, je l'aimais quand je voyais aux news ces pauvres gens à qui on distribuait des couvertures pour ne pas mourir de froid lors de l'hiver 98/99, je l'aimais quand mon père nous emmenait en voiture vers un voyage au sud du pays, quand je séjournais dans des hôtels chics, quand mon seul souci était d'être la première de ma classe ! Aujourd'hui je suis loin de la belle époque de l'insouciance et de l'ignorance, oui l'ignorance est parfois un vrai cadeau du ciel ! Ah j'ai oublié qu'on n'a pas besoin d'être savant pour répondre à la question : est-ce que j'aime la Tunisie oui ou non ? Non il vous suffit pour cela de passer une sale journée de préférence à la capitale en veillant à prendre au moins un moyen de transport en commun, plus c'est bruyant, plus c'est "bousculant", mieux ça vaut ! 

Bon, personnellement j'ai longtemps fuis cette question, je ne voulais pas y penser, je redoutais ma propre réponse, je voulais faire semblant de l'ignorer. Mais aujourd'hui je ne vais plus me taire : la Tunisie je ne l'aime pas ! J'aime pas la Tunisie à laquelle j'ai droit tous les jours et comment pourrais-je l'aimer alors qu'elle me montre chaque jour son visage laid ? La Tunisie qui pue, qui est sale, qui est corrompue, qui me fait du mal, je ne peux plus la supporter ! Je travaille en moyenne deux mois  par an rien que pour payer l'abonnement du bus qui me transporte de Bizerte à Tunis, seulement voilà ce bus n'a rien de confort-able, seul le prix est "confort" mais le bus ne l'est pas. On nous amène un bus "normal" qui passe par l'autoroute et voilà ! Pas mal de fois je ne trouve pas de place, même quand j'en trouve le bus tombe en panne, sinon c'est le conducteur fou à lier qui met la radio à fond et qui ose encore élever le volume dès que les mots magiques (ou devrais-je dire diaboliques) "foot" et "match" sont prononcés ! gare à celui qui ouvre sa bouche pour lui demander de baisser le son, il sera traité de sale con ! Ensuite, une fois arrivée à la fameuse station Bab Sâdoun, mes pauvres oreilles pas encore remises du vacarme du bus se heurtent d'emblée aux cris des louagistes qui n'ont aucun scrupule à aboyer leur foutue destination au moment même où tu passes près d'eux, c'est ce qu'il y a même de plus naturel chez eux ! Ensuite, puisque j'ai entamé mon boulot en janvier dernier j'ai eu droit à tous les tableaux possibles et imaginables que peut offrir la boue sur une chaussée, d'ailleurs c'est inutile de nettoyer ses chaussures ce qui vaudrait mieux c'est une bonne paire de bottes en caoutchouc comme j'en portais quand j'étais écolière. Bon pour ne pas exagérer les choses, je dois avouer que j'aime bien cette marche matinale, je peux faire abstraction de différentes contraintes sauf la vue des ordures sur le trottoir à quelques mètres du ministère de l'enseignement supérieur, à quelques dizaines de mètres du belvédère, non cela me dépasse! 


Maintenant cliquez des yeux, ouvrez, ça y est , c'est l'heure de  rentrer après une énième journée de travail ! Je vais effectuer le même trajet à pied sauf que les automobilistes semblent encore plus fous  le soir que le matin, normal ils sont trop pressés de renter chez eux ! Et c'est pas cette fille visiblement de mauvaise humeur qui va les empêcher de griller le feu rouge eh oui ! Elle n'a qu'à attendre que la route soit déserte pour traverser, un feu vert pour le piéton ça n'est pas fiable en Tunisie ! C'est pourquoi quand j'essaie de traverser j'entends presque rugir les moteurs de ces voitures qui me barrent la route, je m'étonne même qu'elles ne m'aient pas déjà écrasée et qu'elles me laissent le temps de passer ! Bon si je ne suis pas morte en traversant le passage piéton (ou ce qui en reste une fois que les taxis l'auraient occupé), j'aurais toujours une chance avec cet endroit, un parking situé en bas d'un échangeur, à la fin de la journée, quand tous les SDF, les anarchistes, les animaux mâles qui pissent debout auraient vidé leur vessie, quand l'urine de toute une journée se serait rassemblée pour m'accueillir en pleine figure, je pourrais aussi mourir suffoquée non à cause de l'odeur, mais parce que tous les jours je suis obligée de retenir ma respiration pendant au moins dix à quinze mètres ! Sinon j'aurais droit à de l'urine évaporée ! Or il se trouve que parfois je me hasarde à humer l'air avant de m'étouffer délibérément et là bonjour les mauvaises surprises ! L'odeur absente  au début,  me traverse d'un seul coup sournoisement au moment où je m'y attendais le moins ! Eh oui ça m'apprendrait à courir le risque ! Maintenant si j'ai survécu à la folie des automobilistes et au poison dans l'air, il faut que je traverse avec succès la Foule aux yeux braqués ! C'est elle cette masse d'individus plus fatigués les uns que les autres, qui attendent avec impatience surgir de l'infinité de l'embouteillage, de ce beau paysage qui s'étend à perte de vue, cette masse jaune canari, qui va les transporter collés les uns aux autres, s'accrochant à ses portes vers leurs demeures rabougries ! Mais en attendant le bus, ils  ont cette manie détestable d'occuper la moitié de la chaussée, je dis bien la moitié, alors moi comment je fais pour passer ? Soit je me faufile au milieu de la foule et je suis contrainte de "demander pardon" à des inconnus à qui je n'ai fait aucun tort, soit je me hasarde à passer en pleine chaussée sous peine de me faire renverser par un de ces automobilistes qui ne m'aurait pas achevé quand j'ai traversé le passage piéton ! Tout ça avec en prime les dizaines de paires d'yeux qui se posent sur moi, ah je les déteste ! j'aime pas qu'on me regarde avec insistance, j'en ai horreur ! Enfin j'arrive à cette foutue gare de Bab Sâdoun, j'aurais un billet pour le bus de 19h mais je tenterais ma chance dans celui de 18h30, si j'ai de la chance je trouverai une place sinon selon mon état je me suiciderai en acceptant de rentrer debout et avec un peu de chance, l'un de ces hommes va se rappeler qu'un peu de galanterie ça ne tue pas, il m'offrira sa place, je lui dirai non, il insistera, j'accepterai amèrement, je m'assoirai timidement, je l'inviterai en milieu de route à reprendre sa place mais il refusera gentiment, je serais gênée et je pleurerais intérieurement mais parfois quand la Tunisie me fatiguera plus je pleurerai littéralement, puis j'essuierai mes larmes car on est presque arrivés et que les lumières vont s'allumer !