Mon coeur est au pays des merveilles (ép7)


Médina Arabie Saoudite le  23/03/2010

Une journée bien dure, douche le matin, ensuite prière, puis déjeuner sans oublier les courses entre temps toujours au programme. Puis depuis le Asr jusqu'au Icha entre mosquée et .. mosquée et toute cette pluie qui m'est tombée sur la tête, une pluie forte, inattendue, majestueuse. On a rarement vu cela à la Médina, à la fin du mois de mars, de la pluie et du vent, dans l'une des plus belles mosquées du monde, à quelques mètres du prophète sws, ah le spectacle ! Je l'ai vécu intensément ! Mais l'enchantement a disparu en un clin d'œil quand ma tante s'est mise à me crier dessus, c'est que j'ai dû l'abandonner dans un coin et terminer la promenade avec mon père pour voir Al Baquii, le cimetière où gisaient les compagnons fidèles du prophète sws et comme la distance était très grande nous avons été rattrapés par l'appel à la prière et l'un des responsables de la mosquée a demandé à ma tante de s'en aller parce que l'endroit où elle se trouvait était réservé aux hommes, or il pleuvait, il faisait froid, avec le vent et l'obscurité qui commençait à s'installer.. si bien qu'à mon retour ma tante m'a réservé un accueil des plus chaleureux, si chaleureux que les gens se tournaient pour admirer le spectacle, les belles retrouvailles entre cette vieille femme affolée criant de toutes ses forces et cette jeune fille affichant un sourire embarrassé et bredouillant quelques excuses ! 


Bon allez ma chère tu me feras la bise plus tard il faut se dépêcher maintenant si on veut trouver une place à l'intérieur et là encore bonjour les problèmes! A l'entrée il y avait des filles habillées tout en noir, qui faisaient le contrôle, j'ai entendu dire qu'elles ne toléraient pas les téléphones portables à l'intérieur de la mosquée ! Eh, comment je pouvais le savoir ? J'ai dû improviser à la dernière minute, j'ai caché le mien dans le revers de ma jelaba voilà qui est fait ! Ouf ! Premier obstacle surmonté et maintenant on fait quoi ? Ah oui il faut trouver 1m² pour faire la prière .. mission quasi impossible ! Et ce bébé par terre ? j'allais l'enjamber quand sa mère m'a arrêtée net, ah pardon je m'excuse ... enfin je passe, je "m'installe", je lève des yeux ébahis vers le toit, les murs, les sculptures, les tapis, frappée par l'harmonie des couleurs, la richesse du décor, cette eau bénite de Zamzam disposée à volonté dans des petites citernes... Allah est plus Grand !..  Fini la prière, allez on rentre ..

Oui je suis rentrée pour dîner, me reposer un peu et puis j'ai repris le chemin de la mosquée, toute seule cette fois, je me sentais légère, libre comme l'air!  J'allais le trouver, j'allais vers lui dans un rendez-vous historique, je pressais le pas, je devais faire tout le tour de la mosquée, sur du granit encore mouillé et glissant, mon cher prophète je viens te voir enfin !

Te voir ? Je n'ai pu voir que le plafond, les murs en face avec des inscriptions et des sculptures magnifiques dorées sur fond vert, voilà ce que j'ai "vu" ! La déception était énorme, les femmes n'avaient pas accès au même spectacle que les hommes, pourtant les visites étaient organisées à des heures séparées. Pourquoi ne pas laisser les femmes entrer par le même chemin que les hommes ? C'était vraiment injuste, il y avait ce "mur" en bois si haut, on ne pouvait rien voir, tout ce dont on pouvait se réjouir c'est de poser les pieds dans la "Rawtha", cet espace entre la maison du prophète sws et la mosquée où il faisait la prière jadis, il était juste de l'autre côté de la muraille, avec ses fidèles compagnons et amis Abou Bakr et Oumar Ibn Al Khattab de part et d'autre, mais tout cela il fallait l'imaginer, se dire qu'on est à deux pas d'eux c'est tout ! J'étais désillusionnée, désenchantée, toute cette attente, cette marche interminable, ces espérances pour finalement contempler un mur ? 


Oui la déception était très grande mais l'émotion tout autant, c'était des moments magiques, j'ai voulu profiter un maximum en essayant de prier dans cet endroit béni, à quelques mètres de .. lui. Des femmes de toutes les couleurs et de toutes les langues se bousculaient, s'agitaient autour de moi, je risquais d'être écrasée à chaque fois que je posais la tête par terre mais cela m'était égal, je devais me concentrer et prier, prier et encore prier .. au milieu des larmes et des cris, au milieu de ce tumulte, de cette foule compacte qui ne cessait de se mouvoir dans tous les sens, .. Enfin j'ai dû me retirer et laisser la place aux autres, il se faisait tard, je devais rentrer, et quand je suis sortie, quand j'ai quitté cet endroit saint et béni, à chaque pas qui m'éloignait de lui, j'étais triste comme tout, j'étais malheureuse, inconsolable, de m'éloigner ainsi sans même l'avoir vu, d'être arrivée si près et de devoir le quitter, ça m'a attristée, .. mais tout en marchant je me disais : demain je reviendrai ...

 

Il faut sauver le soldat Montassar !


D'habitude je n'aime pas parler ici de l'actualité tunisienne ou étrangère (à part la Palestine qui est pour moi  une affaire de cœur) de un parce que tout le monde en parle, ce n'est pas la peine d'en rajouter, de deux et surtout parce que ce n'est pas la vocation de mon blog, ni son objectif.  Mais l'incident qui s'est produit hier m'a affectée personnellement et directement, parce que ce n'est pas juste l'histoire d'un petit gamin mignon qu'on a kidnappé, pour moi c'est l'histoire d'un fils que j'aurais pu avoir, l'histoire d'une mère piquée au plus profond de son âme qui aurait pu être ma sœur, et si c'était à moi que cela est arrivé ? Et si ce garçon était mon neveu, mon cousin, mon fils, ma raison d'exister ?! Et aussi parce que ces derniers temps et de plus en plus je ne me sens plus en sécurité dans le pays de la "sécurité et de la ...sécurité" ! Tu parles! La majorité des filles que je connais ont été victimes d'un braquage, parfois à plusieurs reprises, et avec des violences physiques !

Non on n'est pas en sécurité en Tunisie, ce n'est plus un "acquis" et toutes ces violences dans la rue, dans les stades, aux lycées, partout où tu vas traduisent un mal être social, économique, ... très grave!  D'ailleurs l'incident du petit garçon ne fait que le confirmer ! On est à l'ère du crime organisé  s'il vous plait ! Tout est calculé, étudié, préparé et exécuté au millimètre près ! Pour ceux qui ont été sur la planète Mars dernièrement, sachez-le bien : hier au petit matin un enfant de cinq ans a été enlevé de la voiture avec sa mère juste à côté, une voiture s'est arrêtée et deux hommes portant des cagoules les ont attaqués, arraché le gamin, brutalisé la mère et se sont enfuis comme un éclair ! Alors pourquoi ? Ce n'est pas par simple curiosité, que je pose la question, c'est que sa réponse détermine le sort de cet enfant !

Cet enfant ! Regardez-le, admirez avec moi ce visage angélique, ces beaux yeux clairs, cette chevelure traversée de "lumière", ces traits harmonieux et symétriques, ce regard doux et ce sourire sympathique ! Cet enfant est très beau c'est un fait ! L'a-t-on choisi à cet effet ? Pourquoi l'a-t-on enlevé ? Que lui est-il arrivé depuis hier ? A-t-il crié, a-t-il pleuré, a-t-il appelé sa mère ? Ou était-il trop choqué pour le faire ? Pourquoi gâcher la vie de toute une famille ? Pourquoi changer à jamais l'identité de ce petit ? car quelque soit l'issue de cette horrible mésaventure, cet enfant ne sera plus le même, on le sait tous : la personnalité d'un individu se dessine vers l'âge de cinq à sept ans ! Il y a même des psychologues qui disent que cela commence dès l'âge de trois ans ! Montassar j'ai peur pour toi ! Hier quand j'ai retrouvé joyeusement mon lit confortable et douillet après une longue et interminable journée j'ai pensé à toi mon enfant ! Oui tu aurais pu être mon fils à moi ! Je me dis qu'est-ce qu'il fait maintenant ? L'a-t-on nourrit l'a-t-on maltraité ou même pis ?! Oh j'ai peur pour toi oui ! La société recèle de psychopathes et de malades ! Et si tes ravisseurs étaient.. je n'ose même pas y penser !


Ô petit j'ai pensé à toi même la nuit, dans mon sommeil ton histoire m'a tourmentée jusqu'au réveil, et là quand j'ai ouvert les yeux, tu étais déjà avec moi dans mes pensées qui sont allées aussi du côté de ta maman ! Cela doit être tellement horrible et inhumain pour elle de se réveiller sans te trouver ! De constater que c'est bel et bien la réalité, son fils a vraiment été enlevé, son ange de cinq ans a passé sa première nuit loin de son étreinte, loin de son lit ! Son petit bébé est livré à des inconnus sans cœur qui ne lui avaient peut être même pas donné de quoi manger ! Pauvre sœur, pauvre mère, quelle dure épreuve, quel malheur !  Mon Dieu le Tout-Puissant l'Omniprésent protège cet enfant rend-le à sa maman, pour qu'on puisse encore admirer son joli sourire... de cinq ans ! 




Mon coeur est au pays des merveilles (ép6)

Ceci est le sixième épisode d'une série qui retrace mon voyage vers la terre sainte pour un mini pèlerinage en mars dernier. Ces épisodes se basent sur les quelques notes que j'ai pu inscrire sur mon carnet durant le voyage. Pour ceux qui viennent de prendre le train en marche voici les liens des épisodes précédents en espérant que vous prendrez goût à m'accompagner sur les traces d'une aventure inoubliable !

Épisodes 1, 2, 3, 4 et 5  


Médina Arabie Saoudite le  22/03/2010

Une journée tranquille entre shopping et mosquée. Je laissais ma tante dans la chambre d'hôtel occupée parfois dès l'aube (à mon plus grand désarroi)  à préparer les légumes pour le repas et je partais avec mon père faire les boutiques et s'acquitter de cette lourde tâche : faire plaisir à tout le monde ! 

Les disputes dans l'ascenseur étaient toujours de rigueur surtout à l'approche de l'appel à la prière. Je laissais parfois ma tante et descendais les 36000 marches à pied, je n'aimais pas trop attendre, j'étais et je suis tout feu, tout flamme, il me fallait de l'action, je ne pouvais pas tenir en place. Je retrouvais ma bonne vieille tante au rez de chaussée et j'usais de toute la patience du monde pour suivre son pas saccadé ! C'était un véritable test de patience pour moi qui ai  l'habitude de presser le pas, d'autant plus que ma tante a toujours été très active durant toute sa vie, malgré la déformation qu'elle a dans les pieds (l'un étant plus long que l'autre). Je n'avais  simplement pas vu le temps filer, ce n'était plus la cinquantenaire  que j'ai connue avant, elle était devenue une vieille femme de soixante-dix ans, fatiguée et usée après tant d'années de dévouement et d'acharnement dans le service de son fils, de sa bru et de ses petits enfants ! Non Fatma n'est plus la même, il faut bien que je l'apprenne ...

Le soir avant de retourner à l'hôtel nous sommes entrées dans une boutique qui vendait toutes sortes d'accessoires, faux bijoux, jouets ... et ma tante était émerveillée par tant de "richesses" et de "beauté". Elle était surexcitée, elle voulait tout examiner de ses propres mains de sorte que j'étais obligée de me tenir au milieu du magasin et de l'attendre pendant que je sentais le regard pesant  de l'un des vendeurs ! Incrédule, je l'ai laissé me montrer quelques bracelets, les essayer sur ma main, c'était son prétexte pour me toucher furtivement ! Au début je ne voulais pas y croire, mais c'était bel et bien le cas, il me dévorait de ses yeux  malicieux, j'avais l'impression qu'il me déshabillait du regard ! Alors impatiente, je lui ai dit : laisse tomber les faux bijoux ce n'est pas pour moi cela m'irrite la peau,  (c'était vrai je ne mentais pas) alors il s'est écrié : bien évidemment ce qu'il te faut toi c'est du diamant, tu le vaux bien et encore plus ! Il a dit cela avec un large sourire plein de ruse, mon Dieu c'est écœurant ! Je pressais ma tante, je la suppliais de sortir, je voulais m'enfuir, elle est sortie enfin à contre cœur ! Mais voilà qu'un deuxième vendeur m'invite à voir une autre marchandise et ma pauvre tante croyant qu'il s'adressait à elle, lui a sauté dessus en s'agrippant à son bras folle de joie pendant que je m'efforçais à étouffer un sourire !

Cette nuit là je n'ai pas pu dormir, je revoyais les yeux du loup braqués sur moi, cette insistance dans le regard, il était jeune, il aimait à voir cette chair blanche tunisienne, cette femme qui ne cachait pas son visage et ses mains comme ses concitoyennes saoudiennes,.. Il m'a vraiment énervée, c'était de l'irrespect et je m'en voulais à mort de l'avoir laissé "faire", quelle dupe j'étais je ne changerais donc jamais ? Ah j'avais la rage, j'étais mille fois plus fâchée contre moi que contre lui ! Et pourtant malgré tout je me dis puisse Dieu le guider vers le droit chemin ... moi je lui ai déjà pardonné !
 



Vivre le martyr et en mourir


Debout dans le bus fané usé démodé
Debout tout le long du trajet
Parce que j'ai refusé d'attendre celui qui vient une demi heure après
Je profite de la lumière
Pour écrire ces lignes, pour moi c'est une première
Écrire ainsi debout telle une misérable
Tenant d'une main le stylo, de l'autre mon carnet et le portable

Écoutant Mika qui me propose de me relaxer
Il le dit, le répète comme pour me consoler
T'inquiète chéri j'ai appris la leçon
"Mes excuses" "j'ai fait le con"... avant
Aujourd'hui j'ai passé une journée marathon
Mais je ne me plains pas pour autant
"Ce qui ne me tue pas me rend plus forte" comme dit le dicton
Tout va bien dans le meilleur des mondes pour la meilleure des générations
La génération désenchantée..

Debout dans le bus usé, déphasé
De Tunis à Bizerte sur tout le trajet
Regardant cette autoroute qu'on a décorée
Je la vois défiler sous mes yeux fatigués, relookée
Telle une mariée bien parée, préparée voire réparée
Tous les vingt mètres un joli spectacle de drapeaux flottant couleur de sang
Pour qui ? Pourquoi ?  
Pour Monsieur le Président !
Il vient nous voir le 15 octobre de tous les ans
Pour rendre hommage à nos héros bizertinaux !

( Je viens d'inventer un mot ! )

Mais se doute-t-il que maintenant à cet instant une jeune femme se tient debout avec d'autres martyrs ?
Pour un trajet d'une heure après une longue journée où elle n'a cessé de courir ?
Se doute-t-il que quelque part dans la SRTB quelqu'un n'a pas fait son travail ?
Car les gens aux portes des bus tous les jours se chamaillent
Se bousculent, se froissent, se détestent
Ce sont ces petits détails de la vie quotidienne, ces petits gestes
Qui se propagent entre nous telle la peste
Qui nous empoisonnent la vie, qui ont des conséquences funestes

Oh j'aperçois les lumières, c'est le payage de Bizerte !

Dieu soit loué, mon exploit touche à sa fin, on est arrivés !
Ou presque oui je suis sauvée !
Je n'ai pas "vu" le temps passer et c'est grâce à vous qui me lisez
Car vous étiez avec moi dans ce bus vous savez ?
J'ai écrit ce poème en pensant à vous témoins de ma misère
De mes souffrances passagères

Enfin je ferme les yeux un instant et j'adresse une prière
A l'intention de tous les martyrs qu'ici bas n'ont pas fini de mourir
Chaque jour un peu plus lentement et de maudire
Ce pays ingrat qui n'a cessé de les trahir !
Ces martyrs que personne ne connait 
Qui passent leur vie à déambuler dans les rues puantes et crasseuses de la Tunisie
Où ça sent bon l'odeur de l'urine, de l'indifférence et de l'oubli
En maudissant le sort, le père, la mère et la patrie
Le jour où ils sont venus à la vie pour souffrir le martyr 
Pour mourir de soif, de faim, de chagrin et de désir
Pour voir tous les plaisirs de la vie, ne pouvoir jamais y goutter et en mourir
Un soir d'hiver dans le froid d'une station de métro à ciel découvert
Sans faire de bruit, sans une larme ou un soupir
Sans même une âme charitable qui viendrait sur leur tombe pleurer un coup, se recueillir...