La peste

J'ai toujours voué un grand respect envers ces gens-là, vous savez ceux qui nettoient nos rues sales, qui débarrassent nos poubelles, qui se tiennent debout collés à ce grand véhicule, la face en plein dans les ordures, le nez s'accoutumant enfin aux mauvaises odeurs, ceux qui nettoient après nous.. peuple nonchalant et mou. Je me rappelle très bien de ce vieil homme que je rencontrais tous les matins sur le chemin de la fac quand j'étais étudiante. Il nettoyait devant un lycée, il était majestueux, ne regardait personne, absorbé par son oeuvre et si jamais son regard croisait le mien (ce qui fut très rare), je ne pouvais le soutenir, je détournais toujours les yeux pénétrée que j'étais par la dureté de ses yeux, la solennité de son visage, il avait l'air de me dire, ne songe surtout pas à t'apitoyer sur mon sort, je vais bien, je travaille, je m'auto-suffis du haut de mes quatre vingt ans. Je m'élève au dessus de tout, au dessus de vous. Je ne mendierai jamais, plutôt mourir.. Oui je n'ai jamais osé lui donner de l'argent, quelle sottise, il était si fier, si indifférent ! 

Puis les années ont passé et me revoilà sillonnant tous les jours les rues de la capitale, rencontrant ces hommes en uniforme vert ramasser la poubelle à mains nues par la pluie et le beau temps, pousser cette charrette moyen-âgeuse, s'appliquant à rendre notre Tunisie un peu plus "propre", un peu moins sale.. Quelle responsabilité  avec la "après moi le déluge"-mentalité, avec ces tunisiens qui n'hésitent jamais à jeter toute sorte de déchets, n'importe où, n'importe comment ! Je regardais ces gens travailler et j'étais remplie d'humilité et de respect à leur égard. Parfois l'envie me prenait de m'arrêter pour leur dire merci ! Merci pour  tout ce que  vous faites pour nous, pour la Tunisie ! Votre travail est si important, si vital à l'échelle nationale ! Mais n'osant briser le mur du silence, je les remerciais toujours intérieurement; je baissais la tête et je passais mon chemin. Je me sentais tellement inférieure à eux,  moi fille gâtée, sur éduquée, trop bien payée, aux soucis 5 étoiles. Et souvent je m'étais demandée comment serait mon pays si ces soldats de la propreté arrêtaient de travailler ne serait-ce qu'une ou deux journées ? Eh bien j'ai toujours imaginé le pire mais la révolution du jasmin puant les ordures me l'a révélé grandeur nature, et je dois dire que c'est dur ...

L'autre jour au petit matin j'ai vu un rat mort, c'était la deuxième fois que ça m'arrive, toujours au même endroit, dans cette ruelle un peu isolée, débouchant sur une rue très mouvementée. Je l'ai vu ce rat, gros comme un chat, gisant près d'une montagne de déchets. C'est le scénario classique pas vrai ? C'est la peste mesdames et messieurs, et ça se passe en avril comme dans le roman. Des chaines montagneuses  se sont enchainées, déchainées, un peu partout à Tunis. Hier j'étais dans la belle cité d'El Manar, ressassant les vieux souvenirs de mes débuts d'ingénieur, dans ce bureau d'études, en cet été 2007 au goût doux amer, et le spectacle était le même. Cela m'a fait penser à la mort, il n'y a pas son égale pour unir tous les humains, tous les corps et les coeurs. Riche ou pauvre la fin est la même pour tous, fatale, inévitable. Pour la peste c'est pareil, elle est partout, aussi bien dans les quartiers chics et bien parés que dans les quartiers pauvres et délabrés. La seule différence est que dans ces derniers les gens ont commencé à prendre les choses en main. C'est alors qu'installée dans le bus qui me menait vers ma terre de salut, ma Bizerte natale, plongeant les yeux dans mon "Anna Karénine" pour ne pas voir ces montagnes de déchets, pour oublier un instant la triste réalité, j'ai vu malgré moi cette fumée noire s'élever dans les airs, ces débris brûlés, cette honte nationale noyée dans une épaisse couche de fumée. J'ai vu cette flamme danser sur les rythmes endiablés de la révolution désenchantée, mais mon âme n'avait pas du tout envie de danser, mon âme pleurait !


PS. J'ai pris ces deux photos avec un jour d'écart et voilà .. ça se passe à Beb Sâadoun et ça se passe de commentaires. Mais vu qu'un vent violent a soufflé si fort ces derniers temps, sans rien changer vraiment, je dirais simplement :

يا زبال كالجبال ما يهزك ريح
و الدكتاتور إلى مزبلة التاريخ

 ! و بالله الض تشال في كلمة "مظلوم"، قداش العربي ولى... مكلوم 

و السلام عليكم و رحمة الله تعالى و بركاته

2 commentaires:

Très bien dit ..
J'avoue qu'un dictateur est tombé ..
il reste encore d'autres à les chercher ..
d'autres qui sont cachés dans nous ..
d'autres qui reflètent nos manières de pensées ..
d'autres qui reflètent nos actions ..
d'autres qui reflètent .. à quel point nous avons compris .. c'est quoi un changement ..

 

Merci Houssemeddine

Soit dit au passage, je garde toujours le même respect pour les agents de la municipalité,pratiquement les seuls à mes yeux qui ont le droit de se révolter et de faire des grèves pour avoir un minimum de dignité et faire entendre leur voix.

bel3arbi : 5alli ennes ta3raf karhom :)

 

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