Dear diary




Dimanche 09/01/2011

Je suis en deuil, plus dégoûtée que jamais de ce qui arrive quelque part dans les rues nues de Kasserine. Encore un dimanche, je déteste dimanche, mais cette fois la lourdeur, la mélancolie a une "bonne" raison d’exister : la mort, le crime,  l’injustice.

Lundi 10/01/2011

J’écris un article comme pour évacuer un peu toute la rage qui est en moi. Mais cette fois ça ne marche pas, le crime est trop grand et me fait mal … j’aurais aimé participer à la manifestation prévue l’après-midi à Tunis, et je maudis et le boulot et ma supérieure trop intransigeante quand il s’agit de "sortir".
Le soir mon cousin est venu me chercher, il m’a raconté que le Monoprix a été saccagé, que le centre ville a été dévasté, on est passé juste devant et de mes propres yeux j’ai pu constater les dégâts, mon Dieu qui et pourquoi ?  
De retour à la maison, pas d’Internet ! J’ai presque envie de me tuer.

Mardi 11/01/2011

Boulot, j’ai appris des trucs nouveaux, l’après-midi j’ai écouté le discours du dictateur traitant mes frères assassinés de terroristes, ça m’a fait mal, ça m’a rendue triste. Le soir toujours pas d’Internet, cette fois je me calme car on m’a promis que le problème sera réglé le lendemain sans faute !

Mercredi 12/01/2011

Maman aurait aimé que je n’aille pas au boulot, mais j’y suis allée quand même, on a prévu un déplacement à la Goulette avec des collègues, changement de programme à la dernière minute vu l’instabilité de la "situation", le bus jaune canari qui a traumatisé des générations et que j’ai vu sur le trottoir gisant après avoir brûlé des heures durant en est la preuve  !

Je déjeune avec une amie, on se paye un bon repas dans un restaurant du coin, décor traditionnel et intime, une ambiance presque ramadanesque avec la soupe dans de la poterie tunisoise, l’obscurité qui s’est vite installée et la zitouna FM qu’on écoutait. Après ce repas succulent, un collègue m’appelle pour me dire de renter tout de suite car il n’y avait plus de bus ni de métros. J’ai dit ok j’étais excitée, je suis allée quand même au bureau me brosser les dents, chose cruciale attention et puis bonne nuit les enfants.

J’étais très fatiguée, je marchais lentement, de toute façon je devais prendre le bus de 15h30 direction Bizerte, et pour la première fois j’ai senti cette ambiance jusque là inconnue, j’ai senti le silence qui précède la tempête, j’ai humé l’odeur de la révolte, j’ai senti que quelque chose de vraiment grave allait se passer, j’ai vu ça au nombre de boutiques fermées, aux collègues qui rentraient dans le sens inverse, aux rues un peu trop "désertées", et puis quand je suis arrivée à Bab Saadoun et que le bus est venu, j’ai entendu des gens dire que peut être on ne nous laissera pas monter, que le bus de Ras Jbel a été bloqué, que le pont de Bizerte pourrait se lever, ça m’a énervée ! On monte enfin, cette fois on rentre par le chemin de l’Ariana, la situation est très grave du côté du Bardo. Sur le chemin, ma petite sœur m’appelle pour me dire qu’elle ne pourra pas venir me chercher à la gare de Bizerte, que là-bas il y avait trop d’émeutes, qu’elle a failli être attaquée et qu’elle s’en est tirée de justesse. Ok  ce n’est pas très rassurant tout ça, mais je suis du genre courageux et j’adore les situations un peu spéciales, moi qui déteste tant la routine, je n’avais pas le droit de me plaindre, j’étais bien servie. Arrivée à Jarzouna, je traverse le pont à pied parce que je n’ai pas envie d’attendre un taxi durant une éternité et là quand je suis arrivée au bout du pont j’ai senti ce gaz lacrymogène, je me suis couverte le visage mais je ne pouvais pas couvrir mes yeux, et pour la première fois j’ai senti ce que c’est un peu d’être palestinien, j’ai vu cette fumée blanche qui dérange, et je me suis précipitée à droite guettant un taxi enfin il arrive il m’a sauvé ! Le taxiste était vraiment en colère contre le dictateur, il m’a dit qu’il en avait marre de manger des pattes, qu’il ne pouvait pas espérer manger des dattes, consommer de l’huile d’olive, qu’il était très fatigué à la fin ! Je rentre à la maison, maman me voilà, maman ne pleure pas !  

Toujours pas d’Internet, cette fois j’en ai marre, je suis vraiment en colère, j’ai besoin de me connecter bon sang de voir ce qui se passe en ce moment, quelqu’un n’a pas fait son boulot, et demain je n’irai pas au boulot, je suis dispo, je veux passer une nuit blanche à voir ce qui est arrivé depuis dimanche !

Alors maman on descend en ville pour régler ce problème, ça doit être calme à cette heure du soir, et là le joli spectacle ! Le centre ville on dirait un champ de bataille, avec des énormes pierres jonchant le sol, la fumée un peu partout, et puis les soldats, nouvel ingrédient, nouveau décor. Mais surtout ces gens qui tiraient des chariots, qui se promenaient avec un écran d’ordinateur, un micro ondes ou une radio, ces gens qui ne se gênaient pas à se servir et à brandir fièrement leur butin au vu et au su des soldats muets immobiles, imperturbables. Maman a eu vraiment peur, elle pleurait son pays qu’elle ne reconnaissait plus, elle était amère. Pardonne moi maman, allons rentrons.

Jeudi 13/01/2011

Dès 9h20 ma collègue m’appelle, encore et encore je veux dormir, laisse moi dormir ! Enfin je me lève oui, non je ne viens pas, quoi ? Je dois appeler le secrétariat ? Non ? Je dois appeler directement la supérieure ? OK excellente façon d’entamer la journée ! Oui allo Madame (façon de parler c’est encore une demoiselle, sa vie c’est le boulot), je ne pourrai pas venir aujourd’hui. Et là une question à laquelle je ne m’attendais pas : pourquoi ? De sa voix grave et autoritaire elle a osé me dire pourquoi ? J’avais envie de répondre non mais t’as pas vu ce qui se passe sur Al Jazeera ? Madame la situation est très grave à Bizerte, c’est très dangereux de sortir en ces temps-ci ! Et là : il n’y a pas de transport ? Euh je ne sais pas mais en tout cas le centre ville est inabordable, c’est par là que je dois passer, hier j’étais accueillie par le gaz lacrymogène et ..  ok c’est bon, bonne journée ! ouf et pff

La vérité est qu’il n’y avait pas de transport cette journée là, seulement je l’ignorais et j’étais trop honnête pour mentir et lui dire non alors que je n’en étais pas sûre, je me demande si elle mérite que je sois aussi honnête avec elle finalement ! Le soir même j’avais envie de la taper en pleine gueule, "pourquoi" femmelette ? Parce que le peuple est en train d’écrire l’une des pages les plus importantes de son Histoire, parce que ton con de prédicon allait plier bagage et devenir le SDF des airs dans quelques heures hahaha, parce que tu ne peux pas faire semblant que tout va bien, que tout est normal alors que c’est loin d’être le cas ! Quelque chose de vraiment grand est en train de se passer, alors la prochaine fois ton pourquoi tu te le garderas ok ? Et puis à quoi bon te blâmer, c’est moi la conne qui ai pris la peine de t’appeler !

Et puis je ne me rappelle plus de ce que j’ai fait durant la journée, ah si j’ai passé et reçu quelques coups de fils, j’ai rendu visite à une proche qui habite tout proche, et puis il y avait ces discussions un peu violentes avec maman à propos de lui, le dictateur, enfin son dernier discours dont j’ai déjà parlé et il m’est trop pénible de recommencer, je me rappellerai juste de mes larmes d’indignation et voilà ! Il a réglé tous nos problèmes, il nous as compris enfin (il en a mis du temps quand même, son QI ne doit pas dépasser la quarantaine), il va juste brandir sa baguette magique (empruntée à Harry Potter) et soudain tout ira bien (comme toujours) alors demain j’irai au boulot !

A suivre…

5 commentaires:

Crémation d'une prison - création d'une nation
(regard français, sucré et "poétique")


Reine Alice paradait ; dans sa main plissée, un bâton de réglisse, un soupçon de scandale.

Ecumant l’allée du Sultan, elle étirait avec un brin de vice ce régal de Tunis :

Langue avide et succions indécentes alternaient ainsi leur dédain de délices.

Au loin, toutefois, des badauds s’agitaient, complotaient, jetaient leurs sandales.


Fouettée et écrémée à force d’être battue, la foule fondit un jour sur le palais.

De son gosier saturé d’injustices, elle criait sa faim au souverain rassasié.

Dans son palais de glace de vanité, Reine Alice savourait son sceptre digéré.

Mielleuse, elle offrait aux biberons en ébullition ses moustaches de lait.


Une nuit, pourtant, la barricade opprimée entarta la garde royale, renversa le tyran.

Des rangs allégés et dégarnis surgit, goulument, un épais gargouillis.

Sur Reine Alice, les plus gourmands se ruèrent impunément avec appétit.


La soif et la faim aidant, ils s’enhardirent à exhiber impudemment son flanc ;

De cette mamelle de vieille pucelle, ils libérèrent un nectar puissant et inconnu.

Pressées du sein jadis interdit, des giclées de progrès s’échappèrent dans la rue.


Aux quatre coins du pays, une délicieuse odeur de caramel roussi se répandit…

Encornée par les gazelles et baratée jusqu’aux frontières, Reine Alice était partie !

 

AAAAAh , c'est insupportable d'avoir un supérieur pas compréhensif, heureusement je ne vis pas ce cas, j'ai des collaborateurs et hamdoulah :) Mais t'as pas peur qu'elle tombe sur ton blog ? :D

J'ai eu les larmes aux yeux quand tu as parlé de Banzart, du pont, du monoprix saccagé, du centre ville complètement dévisagé, enfin de ce que j'ai manqué :'(

 

un rythme fou durant ces derniers jours!
el madame (la supérieure), yelzemha comme le PDG de STAR et CIMENTS DE BIZERTE ont eu droit :D
oui, banafsajiste 7orr, tu as surement vu les images de Bizerte, c'est désolant :/

 

@ Yosri:

Oui, j'ai vu toutes ces images qui font mal au coeur , cette terreur qui se lit sur les visages, et j'ai surtout entendu les hélicoptères et quelques tirs de balles en parlant avec la famille au téléphone !

j'ai aussi parlé à mes voisins qui montaient la garde le soir, et vécu l'ambiance très spéciale qui spécifie ces moments de joie et de tendresse mélangés à la peur et à l'inquiétude :/

En tout cas je suis sure que cela va se reconstruire très rapidement. Ça sera plus beau que l'ancien temps et ça sentira la liberté et la gaieté dans toutes les rues. :)

 

@ Gaspard : merci pour ton intervention, c'est très beau :)

@ Banafsaj : non elle n'a pas le temps pour ça (le blog) w zid chem3arrafha bih w beyya ? :p

Heyya béhya juste fi 7keyet le5rouj w les congés s3iba :/ anyway haw jéni congé mel 3and Rabi naturel :)

Je comprends ton désarroi, apparemment t'es à l'étranger hein ?

@ Yosri : lool like I said hawka rte7t menha pour une bonne période et je répète mihech 5ayba à part ça :p

 

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