C'est la troisième fois que le réveil sonne. Je me lève à 7h15 encore éprouvée du cauchemar de dix minutes que je viens de voir. Aujourd'hui, samedi, je n'ai aucune envie d'aller au boulot. Mon orteil gauche me fait mal, je ne sais pas quoi me mettre et surtout pourquoi m'habiller, prendre le bus, aller à la capitale ? Qu'ai-je donc de si important, de si urgent à faire au bureau ? Samedi c’est le jour de trop ! Bon je me laverai d'abord le visage ensuite je déciderai si oui ou non je vais y aller.
Debout devant mon armoire, je réfléchis. Il faut trancher et vite, je regarde cette robe entre le rose et le violet et je me dis : ça y est, c'est décidé, je vais y aller, je dois attaquer la journée. Mais quelle journée ?! Une matinée ratée, je n'ai rien foutu de bon, d'intéressant, pourtant le temps a vite passé et me voilà pressant le pas, vers la station de métro Beb El Khadhra, sous un soleil de plomb. Et là, j'ai trouvé une foule compacte sur le quai, il n'y avait pas où mettre les pieds. Ah oui c’est mon pays qui n'a pas fini de danser sur les rythmes endiablés de la révolution désenchantée.
Le métro est venu mais il était en panne, il a passé son chemin. Puis un autre, le n°4, pour moi le plus intéressant. Je monte, mes compatriotes se collent les uns aux autres et les discussions vont bon train. On parle du lacrymogène périmé qu'on vient d'utiliser sur la population horrifiée, des voix regrettant de ne pas se trouver à l'étranger, en France, au Canada, regarder les événements de loin tranquille chez soi. Station Beb Sâadoun : le métro ouvre ses portes car il y a trop de monde ou je ne sais quoi. Beaucoup de métros, beaucoup de gens, mais rien ne marche. Allez je ferai le reste du chemin à pieds, tant pis pour le soleil.
Le bus de 14h était là, un bus "normal" qui passe juste par l'autoroute et que je paye au prix fort de la catégorie "confort". Mais ne vous inquiétez pas, je me suis habituée à voir mon argent volé et ma dignité violée. Car figurez-vous bien qu'on perd un peu de sa dignité quand on quitte le bus avec une chemise collée au dos, mouillée de sueur parce qu'il n'y avait pas de climatiseur ( ce n'est pas mon cas Dieu merci mais ça ne tardera pas, c’est bientôt l'été n'est-ce pas ?) . Une amie m'invite à s'asseoir à côté d'elle, je m'exécute mais j'aurais aimé rester seule. Elle m'informe que je pourrais toujours espérer, rien ne va changer : on ne nous lâchera pas avec ce samedi de trop ! Ce BCE a refusé d'exécuter la volonté des employés des différents ministères suite à un énième sondage d'opinion : celui de travailler tout le vendredi, diminuer le temps de la pause et nous libérer ce foutu samedi ! Alors c'était pour moi la goutte qui a fait déborder le vase ! Quoi ? Ce dernier espoir envolé ?! Non je ne pourrais jamais continuer ainsi ! Je ne me rappelle que trop bien de l'été indien euh de l'été 2010, la navette, la séance unique, la canicule, le métro, le pont toujours mobile de Bizerte, les embouteillages, les marécages, ... non cette fois c'est décidé je démissionne !
J'étais dans cet état d'esprit quand j'ai entendu malgré moi la discussion animée de ma voisine, au téléphone. Après quelques phrases, j'ai compris qu'elle "parlait" avec son mari. Cette discussion a dégénéré en une véritable dispute, et je n'ai jamais assisté à un tel spectacle dans un lieu public. Bien entendu, j'ai connu mieux, j'ai vu un homme battre une femme dans la gare routière de Beb Saâdoun, on les a observés de loin, puis ils se sont approchés petit à petit jusqu'à arriver à notre niveau .. ah c'était marrant, et en plus durant le mois de Ramadan, oui c'était charmant !
J'étais donc le témoin involontaire d'une dispute conjugale mais cette fois via téléphone. Je n'en revenais pas : comment peut-on se donner ainsi en spectacle ? Cette discussion ne pouvait-elle pas attendre ? Alors devinez la cause de la dispute ? L'enfant bien sûr, sa maman réclamait qu'on lui rende son fils une fois qu'elle est de retour chez elle. Sa grand-mère (paternelle bien sûr) n'a pas su s'occuper de lui, il a eu 40° de fièvre pendant deux nuits, on le lui a emmené tout trempé et cette situation ne peut plus durer !
Et comme cette "discussion" s'est prolongée durant presque tout le trajet j'ai fini par me lasser et m'intéresser à mes voisins de gauche tout en écoutant de la musique. Il y avait un groupe de 4 jeunes gens, 3 filles et un garçon. Il avait la trentaine et il était .. sourd-muet. Et durant tout le trajet ils n'arrêtaient pas de "parler", de gesticuler ! Avec les signaux, des signaux que je ne comprenais pas bien sûr. A un moment donné, le jeune homme s'est retourné dans ma direction pour récupérer son paquet de papier mouchoir et en se retournant, il m'a souri ! D'un sourire charmant découvrant sa belle denture blanche dans ce visage brun typiquement tunisien et qui m'est très cher. Voilà un homme heureux, un homme généreux, si généreux qu'il a souri à cette inconnue juste parce qu'elle a manifesté un peu d'intérêt à ce qu'il cherchait. Je ne sais pas pour vous, mais je ne connais pas beaucoup de gens qui seraient capables de ce geste insignifiant, et pourtant .. C’est simple : un sourire ! Cette vision m'a fait réfléchir ...
J'avais à droite une jeune maman travaillant, faisant la navette, perdant la tête, fatiguée, désenchantée, détestant sa vie, déchirée entre sa carrière et sa famille, et à gauche, j'avais ce groupe de jeunes gens en parfaite harmonie, souriant, s'animant, le courant passait entre eux parfaitement, bien mieux .. que moi par exemple ! C'est moi la handicapée et non pas cet homme, moi qui suis devenue trop fatiguée pour vouloir bien prêter toute mon attention à maman quand elle me parle le soir. Moi qui suis devenue facilement irritable, incapable de sourire parfois parce que je ne suis pas satisfaite de ma vie, de ce que j'en fais tous les jours et encore .. Aujourd'hui je suis célibataire, quand je rentre chez moi le soir je suis servie comme un roi par ma mère, mais que ferais-je une fois que j'aurais une famille ? Qui s'occuperait de mes enfants quand je serais en réunion ? Qui sourirait à mon mari, l'accueillerait avec des mots gentils quand je rentrerais débordée après une longue journée de travail ? Qui a dit qu'il faut passer sa vie à travailler sans y prendre du plaisir ?
"On fait des boulots qu'on déteste pour nous acheter des merdes qui ne nous servent à rien", voilà une réplique de Fight Club que j'adore ! Oui je fais un boulot que je déteste, je suis désolée, mais ça ne me convient pas ! L’administration c'est pas pour moi, le ministère de l'emploi j'en ai plus que marre ! Même s'il y aurait du boulot à faire dorénavant cela ne me dit rien ! Je ne suis pas motivée tiens ! Je préfère enseigner, de loin ! C’est mon rêve alors pourquoi ne pas essayer ? Pourquoi me laisser aller aux conventions sociales, à la folie du temps qui court, à la succession des saisons et des années ? Jusqu'à quand continuer à regarder défiler ma vie devant moi sans broncher ? Sans pouvoir rien y changer ? Sans avoir le courage de l'arrêter un moment, de crier STOP ! Laisse moi réfléchir un instant ? Qu'est-ce qui fait notre bonheur à la fin ? Etre bien entouré et puis faire quelque chose de sa vie qu'on aime bien ! Or je sais ce que j'aime et surtout ce que je n'aime pas, ce travail par exemple ! Je m'en fous d'avoir décroché un poste que la moitié des tunisiens voudraient avoir, surtout en ces temps de crise et de désespoir. Je m'en fous que mon bureau soit luxueux, que l'étatique est ce qu'il y a de mieux, on est tranquille, on n'a aucun souci à se faire ! Non pour moi c'est insuffisant, j'en ai bien peur ! Et surtout je ne peux plus souffrir d'aller tous les jours à la capitale, pour faire un job où je n'ai pas encore grand chose à faire ! La navette ça me fatigue, ça me fait perdre la tête. Je ne trouve plus le temps et le goût de vivre, samedi avec mes neveux je suis une loque, je ne trouve pas assez de forces pour jouer avec eux, eux qui sont si charmants et délicieux ! Qui suis-je ? Qui est cette fille irritée et fatiguée ? Il faut que j'arrête un peu le temps, il faut que je remette ma vie, ma carrière en question, il faut que j'y pense ne serait-ce qu'un moment !













