Coup de coeur : Foul express





Bonjour !

Cette fois on oublie les coups de gueule et les vendeuses autocollantes, je suis de bonne humeur et je viens partager avec vous le fruit de ma dernière lecture ! Quand je tombe sur quelque chose de vraiment intéressant et de très agréable à lire, je ne peux pas le garder pour moi. Bien évidemment j’ai dû lutter contre  ma paresse chronique pour écrire ces lignes. Marwan Mohammad a écrit un livre sympathique de 185 pages, je peux bien faire l’effort d’écrire un texte qui vous donnera envie de découvrir son œuvre et de la déguster en entier. Seulement voilà, je sais pertinemment que les gens ne lisent pas dans mon pays. Bien sûr "mon pays" veut dire "tous les pays arabo-musulmans", nous n’avons pas cette culture, la culture du livre, nous ne lisons que les états d’âme de nos amis, écrits en langage sms, semi français cassé, semi arabe martyrisé aux lettres publiquement massacrées et défigurées sur les murs des lamentations bleu et blanc du site maléfique que vous connaissez, celui dont on ne doit pas prononcer le nom vous savez .. fakebook :) Nous lisons aussi des commentaires sur les photos de famille censées être intimes, spéciales, précieuses, mais que nos concitoyens n’ont plus aucun scrupule à partager avec 36000 inconnus dans un élan de générosité rarissime de nos jours !

« On est la génération #Hashtag, nos priorités sont des tendances, nos revendications des humeurs partagées sur les réseaux sociaux. On vit par procuration, entre la personne que l’on est et celle que l’on aimerait devenir, condamnés à n’être que les ternes doublures de nos icones déchues.Oui je suis minable, à force de vivre en terrain miné. Mine dépitée, j’étouffe de ce monde, le rire dégouté. A force de les répéter, j’ai fini par croire à mes propres mensonges, laissez-moi plonger au fond d’un gouffre et si l’on me cherche, je suis dans le quartier des fausses notes, rue des abimes, impasse des cœurs brisés. »

J’adore ! Ah la belle plume à la Tariq Ramadan! Marwan est un jeune français d’origine algérienne et égyptienne, ingénieur en mathématiques, jeune cadre dynamique travaillant dans une grande banque française, musulman en mal d’intégration dans un pays qui a ses propres définitions des mots : « liberté », « égalité » et « fraternité ».

 « […], la France ne veut ni ne peut plus dire grand-chose depuis qu’elle a craché sur sa propre devise : 
Liberté d’être oppressé par un état policier ou de quitter le territoire si on n’est pas d’accord avec le chemin proposé. Chaque morceau de la vie quotidienne est réglementé des emplacements de parking à la nounou des enfants. Rien n’est laissé au choix des citoyens, qui doivent marcher au pas et accepter toutes les concessions, sous peine d’être jetés du train de la croissance, du progrès et de la prospérité. […] Liberté de traiter les musulmans comme des terroristes, mais pas de traiter Israël comme un Etat terroriste qui assassine et affame les Palestiniens. […] Liberté d’acheter, de consommer, de s’endetter, mais surtout pas de remettre en cause le mode de vie productiviste et individualiste dans lequel nous nous effondrons. […] Liberté sexuelle, donc liberté d’abimer la cellule familiale et le cadre d’éducation des enfants.[…] Liberté de plonger dans la dépression quand la vie est accidentée, puis liberté de prendre des drogues et des antidépresseurs pour ne plus la voir telle qu’elle est. Liberté de se débarrasser de ses parents en maison de retraite, pour être libres de ne pas les soigner et qu’ils aient la liberté de mourir seuls, en gardant leur souffrance pour eux. On pleurera leur mort en mettant des habits noirs pour l’occasion. On les enterrera dans des cercueils dont ils auront choisi les décorations un après-midi de printemps…  
Egalité à géométrie variable, entre des classes économiques, entre des classes de citoyenneté dont certaines sont plus légitimes que d’autres… 
Fraternité, car, quelle que soit notre couleur et notre religion, nous sommes tous frères devant notre banquier (suisse si possible). […] Dans l’identité française, la fraternité est devenue un mythe révolutionnaire qu’on entrevoit sur des fresques au drapeau brandi. On espère la voir ressurgir lors du chant des hymnes qui précède les matchs de football mais, allez savoir pourquoi, les Noirs et les Arabes –même français et même rincés par l’argent du football- ont un problème avec ce chant guerrier et sanguinaire que les colons entonnaient avant d’aller massacrer leurs pères… »

Marwan, après quelques années de travail et de soumission à un système financier immoral, signe sa démission et nous livre ici son cheminement, son évolution, sa vision critique et satirique du monde que nous consommons, oui je ne vais pas dire "dans lequel nous vivons", car nous ne faisons pas juste de vivre dans ce monde, nous le consommons au sens littéral du terme, nous le consommons au point de le consumer, triste réalité !

« Une des scènes pour moi les plus violentes de notre vie urbaine en terre civilisée : le flux ininterrompu d’employés filant la tête baissée vers leur lieu de détention pour la journée : le bureau. »

Une phrase qui me touche directement : car je considère mon bureau comme un lieu de détention. Je ne vais jamais au travail sans me munir d’un bouquin. Mais parfois j’en suis tellement dégoutée (de ce travail) que j’en perds l’envie de lire, d’écrire, de sourire. Alors je sors faire un tour à l’extérieur pour respirer, méditer, réfléchir … puis j’y retourne signer ce papier : j’étais présente dans la journée. Je me réveille tous les matins pour signer un papier qui justifie le versement de mon salaire à la fin du mois. Le travail pour moi est un évènement qui se produit une ou deux fois par mois. Un rapport mensuel, une réunion par-ci, une réunion par-là, un pv, quelques faxes à envoyer et c’est terminé. C’est que j’ai décidé de me suicider professionnellement il y a deux ou trois années. A la direction centrale de Tunis j’ai préféré la direction régionale de Bizerte car ma vie m’importait plus que ma carrière. Ma vie familiale et ma vie à moi en tant que personne, ma santé mentale, mes neurones, ma colonne vertébrale fatiguée et meurtrie des sièges défectueux de ce bus horrible au prix juteux qui m’emmène tous les jours dans mon lieu de détention de la journée ... le ministère du "n’importe quoi", rue de la désillusion, impasse des rêves désenchantés. Pourtant je me considère très chanceuse, je suis payée à ne rien faire, ou mieux encore je suis payée à lire et à écrire, car c’est ce que je fais. Seulement, il y a des matins où c’est horrible de se pointer non pas pour être de quelque utilité, mais pour signer juste un papier avant que mon boss ne marque mon nom comme la plus fainéante de l’administration !

« Dans le métro, les gens sont déjà psychologiquement prêts pour le combat : il s’agit d’attraper la place libre du fonds sans avoir l’air trop rapace. […] Personne ne s’adresse la parole pour discuter de quoi que ce soit. Pourtant, dans cet espace confiné et souterrain, par temps d’affluence, les gens sont collés les uns aux autres dans les wagons, le bras par-dessus l’épaule de celui qu’ils ignoraient profondément encore sur le quai. Comment vivre ensemble, tout en restant de parfaits étrangers les uns aux autres ? Les derniers montés font mine de ne pas savoir qu’ils sont en train d’écraser des êtres humains pour pénétrer dans le wagon.  »

 J’ai vu des hommes bousculer des femmes pour monter les PREMIERS dans un bus encore vide. Alors quelques bousculades plus tard et un poing placé dans le dos, j’ai dit stop : je ne ferai plus l’esclave, je ne courrai plus derrière les bus, métro et autres armes de destruction massive de la dignité humaine : j’ai plus l’âge de supporter qu’on m’écrase juste pour un malheureux dossier à demi défoncé au fonds d’un bus chancelant conduit par un chauffeur psychopathe qui met la radio à fond et ne bouge pas le petit doigt même quand tout ce qu’on peut entendre c’est le vacarme du vide : tchhhhhhhh je dis stop! Je ne vais plus déranger mes "vieux" parents qui partagent le fardeau de mes allées et venues entre maison , pont et station. Non mon "travail" n’en vaut pas le coup, et rien ne justifie qu’une jeune fille sort tous les matins à 7h, mange un sandwich froid et rentre à 20h à ses risques et périls pour finalement accomplir des tâches qui ne relèvent pas de son diplôme, qui enterrent 99% de ce qu’elle a appris en école d’ingénieur et qui la rendent chaque jour un peu plus bête. Non merci, j’ai trop attendu, cette fois c’est fini. J’ai choisi la famille, j’ai préféré la vie, la liberté … je ne savais pas qu’elle allait me submerger au point d’avoir  huit heures par jour de libre, car mon travail consiste à faire la figurine dans un bureau trop chaud l’été et bien froid l’hiver.

Je voulais vous parler du livre Foul express de Marwan Mohammad mais je me suis retrouvée à vous raconter ma vie … ma vie professionnelle, mon choix de carrière ou devrais-je dire de non carrière aurait pu faire l’objet d’un article à part. Mais je n’ai jamais eu le courage de me dévoiler à ce point, et encore je ne vous ai pas tout dit. Mais je me rappelle de maintes fois où je suis venue crier ici ma haine, ma fatigue, mon désarroi de cette vie que je mène, qui me mène par le bout du nez. Oh combien de fois j’ai répété : je ne vais au travail que pour le salaire, mis à part ça il n’y a aucune motivation. Mais Marwan Mohammad faisait quelque chose à la société "particulière" (c-à--d Générale), dans cet établissement prestigieux à la Défense Marwan mettait sa science et son génie au service d’une œuvre maléfique, où les mathématiques de pointe, les calculs stochastiques, le jonglage avec les probabilités, toutes ces belles théories et ces "intelligents" outils appris en école d'ingénieur, ruinaient des familles, détruisaient des vies, condamnaient des pays entiers à s’enfoncer encore plus dans le gouffre de l’endettement et de la pauvreté. Bienvenue au monde de la finance, de la spéculation, bienvenue à ce grand Casino qui ne dit pas son nom, où tout s’achète et se vend, surtout nos âmes, surtout nos vies, surtout ce supplément d’information.

« Chaque euro gagné en bourse, chaque Porsche et chaque Maserati garée au parking de la Société Particulière, chaque cravate en soie étranglant le cou d’un visage stressé et rempli de dévotion devant chaque écran de trading de ce monde provient de ce supplément d’information. Chacun de ces euros est payé par quelqu’un de moins bien informé. […]

Beaucoup de ménages américains qui ont perdu leur maison dans la crise des subprimes, eux aussi, ne savaient pas qu’ils étaient condamnés à la perdre tôt ou tard, puisqu’ils étaient dans une situation de quasi-insolvabilité dès même le début de leur crédit. Les organismes qui leur ont concédé un prêt à intérêt usurier, par contre, le savaient, mais comptaient sur le fait qu’ils pourraient saisir les maisons et les revendre pour récupérer leur mise, plus une marge généreuse. Ce qu’ils n’imaginaient pas, c’est qu’il y aurait un effet cascade dans la faillite des ménages et que le marché immobilier dégringolerait aussitôt, les empêchant de revendre les maisons saisies au prix espéré et leurs causant des pertes sévères. Les voilà eux aussi en faillite… »

Et puis Marwan parle des Médias, de la Palestine, de la Femme, de l'Afrique, il donne la parole tantôt à un billet de banque, tantôt à un assassin économique, il décrit quelques personnages montrant  l’enchevêtrement troublant des destins, il parle de sa solitude d’enfant éternel, de son passage au Japon dans un récit original, satirique et touchant à la fois. Bienvenue dans Foul express !

 « Proverbe chinois : « Quand un seul chien se met à aboyer à une ombre, dix mille chiens en font une réalité » 
Ce dicton que j’aime beaucoup est le corollaire canin du principe qui semble dominer la presse d’opinion, selon lequel la vérité serait le mensonge le mieux répandu »

Genre « Bourguiba était un illuminé qui a libéré seul la Tunisie », « Ben Ali n’était pas si mal que ça », « Marzouki passe son temps à se bourrer à Carthage », « Sebssi est le nouvel espoir jeune de la Tunisie », « جهاد النكاح في سوريا » et j’en passe et des meilleures (pires) !


«Ceux qui étaient des menteurs n’avaient plus honte de dire qu’ils détenaient la vérité, jusqu’à ce que l’on traite La Vérité de mensonge, qu’on l’enterre au pays du silence, qu’on fasse taire tous ceux qui la disaient et les oublie à jamais. Un chien avait aboyé et dix mille autres en avaient fait une réalité. » 

« L’époque et les cols de chemise changent, mais les réflexes de domination sont encore là. Une colonisation qui ne dit plus son nom. Les contrats de dette et les protocoles du FMI ont remplacé les fusils. »

Et justement, à propos de fusils :

« La semaine dernière, le responsable des ressources humaines nous a fait tout un speech sur le développement durable […] Les mesures prises ? Ajouter des petits « Think before you print ! » à la fin de nos e-mails et une poubelle verte près de la machine à café. Alors oui, je sais, c’est un peu comme un soldat américain qui offrirait des chewingum Hollywood à un enfant irakien dont il vient de descendre les parents, mais bon… il est tout de même possible qu’on soit récompensés comme l’entreprise la plus « verte » du secteur bancaire. »

Marwan n'était pas le seul à franchir le pas ... d'autres ont fait le même choix. Je connais même une personne qui a en plus quitté sa terre natale la France, cette colonie israélienne où un musulman ne peut pas vivre sans y laisser une part de lui-même et toute sa dignité, pour revenir à la terre de ses ancêtres la Tunisie. Quand on commence à avoir l'estomac noué et les jambes qui tremblent, quand on ne dort plus la nuit car on réalise qu'on travaille pour le Diable, qu'on contribue chaque jour à rendre les pauvres encore plus pauvres et les riches encore plus riches, bêtes et arrogants ... on se pose bien sûr la question : Pourquoi ?!





5 commentaires:

salam

j'ai pas tout lu, mais j'ai aimé certains passages cités, alors.. merci pour le partgae :))
en espérant retrouver le temps pour lire et surtout écrire.. je te souhaite un bon après midi :)

Salam

 

je suis venue copier une citation :p
"serait le mensonge le mieux répandu*"

 

Salam ma chériiie !

Tu commençais à me manquer par ici ! Mais je sais que t'es très occupée ces jours-ci, ربي معاك :)

Eh oui tes écrits nous manquent ! :(

Merci pour le passage et la correction, j'étais fatiguée vers la fin :D

 

Selam , magnifique plaidoyer de la déchéance (pour ne pas dire « du désenchantement) du savoir-vivre de nos sociétés modernes avec ton style et ta rage d’écrire… un vrai plaisir à te lire même si tu m’as perdu un peu entre ce qui de ton histoire et de ce que tu racontes du livre que tu as lu :) … c’est un constat que chacun de nous vie dans ce monde où l’éphémère et le futile sont devenus la priorité de nos préoccupations … la réalité est que nous vivons dans le miroir déformé que forge nos passions inavouables dans ce monde des apparences où l’hypocrisie est roi sur les terres du consumérisme sans moral et sans éthique …. Connaissant l’auteur en question, je recommande vivement à ceux qui ont encore un peu de goût pour la lecture de le lire et de faire partager ses analyses et ses constats …. La condition des musulmans est une affaire de tous pour peu que ce combat ait du sens dans cette société en déliquescence l’objectif n’est plus d’intégrer le musulman mais de l’assimiler tout en le désintégrant spirituellement et moralement …
La vie est long pour celui qui vie régulièrement en déphasage par rapport à ses convictions … chaque échec du cœur sont en réalité des tremplins pour l’esprit dans ce monde où l’amour se consomme tel une marchandise à usage unique et jetable….
Je m’arrête sinon je vais faire un texte aussi long que le tien :) …
Selam au plaisir de lire les futurs publications .

 

salam, merci pour ce témoignage :)

 

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