الاثنين، 25 يونيو، 2012

Mon coeur est au pays des merveilles (ép 21)





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L'aéroport de Djeddah était beaucoup mieux que celui de Médine, mais sans être vraiment luxueux. Cette fois nous avons été fouillés assez minutieusement, une dame de forte corpulence, au regard sévère et au visage impassible se chargeait du contrôle des femmes, non ça va on est gentilles, on n'est pas des trafiquants d'or, on n'a pas assez de sous pour ça ! La bonne nouvelle de la journée était donc que notre avion allait faire un retard de quatre heures, les rayons du free shop ont beau être garnis, ça ne pouvait pas nous occuper plus que ça ! Après avoir ingurgité quelques morceaux de chocolat et roulé des yeux fatigués sur l'assistance j'ai repéré un lieu réservé à la prière avec une partie pour les femmes et une pour les hommes. Vu que je n'ai pas eu l'occasion de faire salat al fajr à cause du voyage, je me suis précipitée à la recherche des WC. Je pensais que ça n'allait pas être compliqué, mais une fois fait mes ablutions, et en voulant retourner auprès des miens, je me suis un peu perdue. Il y avait trop d'escaliers à prendre, trop de détours, d'ascenseurs, et puis la fatigue qui m'a fait perdre un peu de lucidité. Soudain le spectre tant redouté de la perdition s'est profilé à l'horizon, je constatais avec effroi la triste réalité : j'étais perdue dans ce grand aéroport, encore une fois je me suis égarée ! L'avantage cette fois est que je suis seule dans ce pétrin, je n'ai pas à culpabiliser d'avoir entrainé quelqu'un d'autre avec moi. Au bout de quelques minutes de panique, et de regards épouvantés à la recherche d'un visage familier, j'ai retrouvé la file de notre groupe, enfin les retardataires. C'était l'une des plus grandes joies de ma vie ! 

Une fois que j'ai fait la prière, je me suis allongée à même le sol avec ma tante. La moquette était très sale et pleine de déchets, triste témoin des grignotages irresponsables des passagers, j'ai fermé les yeux, ce n'est pas très commode de dormir dans cette posture, mais la fatigue l'a emporté sur mes soucis de petite fille gâtée. On n'avait pas dormi de la nuit, si ce n'est quelques moments de délire au bus. Je ne pouvais pas m'abandonner complètement au sommeil, je redoutais de rater l'avion, aussi je me réveillais sans cesse en sursaut pour guetter l'heure, et entre deux clignements j'entrevoyais cette femme de ménage aux traits asiatiques qui nettoyait un peu cette plage sur laquelle mon corps fatigué a échoué. Finalement on était en retard, on était les derniers à passer. Je me souviens encore de cette longue file pour enregistrer les bagages, mes bonnes vieilles dames ont encore perdu la tête, il y avait de l'électricité dans l'air, et le moindre frôlement d'épaule, le moindre dépassement "illégal" représentait cette étincelle fatale qui allait mettre la place à feu et à cendres. Mais à coté, un groupe d'égyptiens faisait encore plus de bruit que mes coreligionnaires, ils criaient tous au même temps, si bien qu'il était impossible de connaitre la raison de leur différend, mais une chose est sure : leur vue offrait encore un spectacle désolant, passons !

La surprise était qu'il n'y avait aucune limite sur le poids des bagages, et mon père a pu garder ses quelques riyals prévus en cas de besoin. Et aujourd'hui, loin de m'en émerveiller je me dis comment peuvent-ils tolérer le risque d'une surcharge qui peut être fatale aux passagers ? Je pense qu'il doit y avoir une explication "scientifique" de la chose, toujours est-il que sur le coup ça nous a enchantés, on n'allait pas perdre encore du temps, on est vite passés. Enfin nous voilà installés dans l'avion avec des sentiments mitigés. La joie de rentrer chez soi, auprès de ceux qu'on aime, et le regret de voir son aventure achevée, de devoir quitter cette terre si chère et si sacrée... L'avion du retour n'avait rien du gigantesque Airbus qui nous a mené à Médine quinze jours plutôt et c'est tant mieux. Le voyage m'a paru beaucoup plus agréable et léger cette fois. Entre le repas délicieux et le sommeil envoutant qui s'est emparé de nous, je n'ai pas vu le temps passer. Nous voilà arrivés enfin, le coeur battant, je franchis cette porte vers laquelle tous les regards étaient tournés, ma mère, mes soeurs accourent, mais ma tante est la première à se jeter sur moi, les yeux humides, c'étaient des larmes de joie, des larmes .. d'attente, elle aurait aimé y aller, en attendant elle voulait être la première à humer cette bouffée d'air venue de là bas et s'en imprégner .. 



Un flot d'embrassades et d'accolades, des photos, des flashs, des sourires, des larmes, des questions, des exclamations, un retour très bruyant, avec mes tous petits neveux en prime, encore bébés de quelques mois, j'étais aux anges de tenir ma petite Eya et de la serrer tout contre moi .. Et puis me revoilà à la maison, et puis c'était fini l'enchantement .. Passent les jours, et chaque soir après la prière du maghreb, toujours à la même heure, je fondais en larmes, j'avais le mal du pays, Médine me manquait trop, j'y ai laissé mon coeur, je suis restée sur ma faim, le prétendu voyage qui devait durer deux semaines était en fait réduit de deux jours, et puis j'avais le sentiment que j'aurais pu mieux profiter de mon temps, j'aurais pu faire les choses autrement, plus intensément, non je n'avais pas profité comme il le faut de cette chance unique en son genre, pour diverses raisons .. 


Passent les jours, me voilà de retour à mon bureau désolé, me voilà marchant dans les rues de ce qui est supposé être mon pays, un pays où je ne me sentais plus l'envie de vivre, le spectacle de la vie qui s'arrête à l'heure de la prière me manquait tellement, le spectacle des femmes s'habillant décemment contrastait trop avec mes compatriotes habillées un peu, beaucoup ou pas du tout, j'étais dégoutée et c'est tout ! L'air de mon pays m'est devenu insupportable, tout ce à quoi je m'intéressais avant me semblait banal, méprisable, les heures passées sur Facebook ou sur des forums à faire des débats interminables, une seule destination primait dans mon coeur, mes yeux étaient désormais rivés sur cette ville qui m'a enchantée, c'était mon plus grand coup de coeur, je pleurais et je songeais amère, combien devrais-je attendre pour te retrouver ? Comment ferais-je pour patienter, pour me remettre de ma perte .. celle d'être dans la ville sacrée, à deux pas du prophète salla Allahou alayhi wa sallam, comment faire pour oublier ? J'étais inconsolable ... 


Et les images s'enchaînaient, les moments magiques, les sensations intenses se succédaient, je me rappelle du tout début, de la joie mêlée de larmes quand on a atterri saints et saufs sur la terre sainte, de l'impression que m'ont fait ces hommes sortis tout droit d'une arène de gladiateurs, de la bienveillance des habitants de Médine, des batailles rangées autour de l'ascenseur, de la visite de la Mosquée, puis du prophète salla Allahou alayhi wa sallam, de cette gigantesque mosaïque asiatique, africaine et humaine qui s'est offerte à mes yeux, je me souviens de cette pluie diluvienne qui s'est abattue sur nous, puis du temps qui s'arrête au son d'Allahou akbar, des boutiques qui ferment, des jouets qui restent accrochés se balançant au rythme des pas précipités. Et je revois Makka, la kaaba somptueuse, majestueuse, puis mon égarement, mon effarement, mes coups de gueule, mes coups de coeur, ce petit garçon, mon fiancé de cinq ans, je me souviens de Djeddah, de cette perte de temps, et puis ce tourbillon de sentiments, du vol des pigeons, de ces enfants qui vendaient des objets dérisoires, de ces regards noirs, de ces membres amputés, de ces créatures désolées, de ce gigantesque chantier qui s'est bâti en un clin d'oeil, je me souviens de mes invocations, je me souviens d'une prière, de ce souhait, celui d'y retourner ... à cette terre sacrée. Mon coeur n'est plus à moi, je l'ai laissé là-bas, au pays des merveilles ...

Le voyage est terminé, merci à tous ceux qui m'ont accompagnée tout au long de l'aventure, merci pour votre fidélité, je vous souhaite à tous de faire l'expérience personnelle et privée de ce voyage au charme inégalé, au secret profond et sacré !



الخميس، 7 يونيو، 2012

Mon coeur est au pays des merveilles (ép 20)





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Makka 31 Mars 2010


Nous allions passer notre dernière nuit à la Mecque, c'était un mercredi inoubliable. Je me promenais dans la Mosquée après la prière, songeant amèrement que c'est peut être la dernière fois que je m'y trouverais, ou en tout cas pas avant longtemps .. Mais je ne pouvais pas m'adonner toute à ma nostalgie, je ne pouvais pas me recueillir à loisir, il y avait toujours à faire, les valises à boucler, ne rien laisser trainer, se rappeler qu'on a oublié d'acheter un cadeau pour telle personne, perdre un peu la tête, compter ses sous, peut être aurions-nous à payer pour le poids de trop! 

Nous allions donc passer la dernière nuit à la Mecque, à l'hôtel .. enfin pas tout à fait. Alors que notre avion ne partait pas avant 8h du matin, on devait libérer les chambres avant minuit, ce qui revient à passer une nuit blanche entre la réception de l'hôtel, le bus et l'aéroport! Quelle organisation ! Mais finalement je trouvais ça assez amusant, je suis jeune, je peux endurer, ne pas dormir .. oui je peux faire ça mais qu'en est-il de ces pauvres vieilles fatiguées ? 

Voilà ce qui s'est passé : certains sont restés à attendre le bus dans leurs chambres, d'autres ont profité de leur séjour jusqu'à la dernière minute, faisant le tawaf, se disant que de toute façon le bus sera en retard, les derniers enfin ont suivi sagement les instructions, j'en faisais partie par obligation. Me voilà bien installée à la réception minuscule, encombrée de nos bagages tunisiens. Oui tunisiens, enfin on ne perd pas notre temps nous autres tunisiens, on fait le plein de cadeaux, d'achats de tout genres, ça ne plaisante pas ! Donc quand je dis "bagages tunisiens" ça implique des tonnes de valises et de gros sacs .. de quoi donner le sourire aux réceptionnistes blasés, qui s'inquiétaient du moment où viendraient les nouveaux locataires pour s'approprier les lieux. Et ce vilain bus qui ne venait toujours pas ! 

J'étais donc assise au salon, avec d'un coté ma tante, de l'autre une jeune mariée, son mari et sa belle-mère. Le voyage finissait comme il avait commencé. Je me rappelais encore de cette jeune femme debout dans le bus qui nous emmenait de l'avion à l'aéroport,  portant sa robe blanche avec un noeud au dos comme une petite fille, contemplant le paysage à travers la vitre, au coeur frémissant surement à l'appel de l'aventure ! Elle était assise à coté de moi, nous bavardions presque pour la première fois, son mari est allé chercher à manger, puis nous  avons dégusté ensemble. J'admirais cette solidarité tunisienne, cette ambiance conviviale, j'ai sorti mon carnet pour essayer d'écrire quelques notes sur les jours passés, mais je ne pouvais pas me concentrer. Ma voisine était admirative, elle a beaucoup aimé l'idée d'écrire pour mémoriser ce voyage inoubliable .. 

Inoubliable .. comme cette ambiance de fête que j'ai vécue, car malgré tout j'étais excitée et contente de retourner à mon pays, à ma famille, à ma Eya chérie .. elle m'a trop manquée pardi ! Inoubliable .. comme ces fous rires, je n'avais jamais autant ri depuis le début du voyage, c'était même de ces rires dont on se rappelle à vie. Les vieilles qui étaient en face de moi, de l'autre coté offraient un spectacle trop amusant de désolation. Au début elles attendaient avec le sourire, elles participaient à la conversation, mais à mesure que les minutes s'enchainaient, à mesure que le temps passait, leurs visages devenaient crispés, elles souriaient peu, puis pas du tout. Pis encore, leurs faces étaient désormais défigurées par la souffrance morale plus que physique, la haine pour les organisateurs et tous ces incompétents qui ne faisaient pas leur boulot, puis la haine pour ces jeunes femmes en face, en pleine santé et tout sourire, enfin la haine pour la terre entière! Elles étaient prêtes à tuer pour rentrer ou dormir, c'est fou ce qu'une personne âgée, malade et fatiguée peut devenir cruelle !  

C'est ainsi que l'une d'elle s'est exclamée : ah comme je regrette d'être venue ! Qu'est-ce qui m'amène ici ? Quelle bêtise ! C'était le comble, je n'en pouvais plus, je riais comme seuls les enfants savent rire, de tout mon coeur, sans méchanceté, c'est juste que le spectacle qui s'offrait à moi était trop désolé, il fallait soit en rire soit en pleurer, alors j'ai préféré en rire ! Non mais c'est vrai, qu'est-ce qui t'amène pauvre femme ? Tu as fait 36 000 omra auparavant, tu aurais dû offrir ce voyage à plus jeune que toi, ou bien prendre ton mal en patience et te taire ! 

Se taire ? Plutôt mourir que de se taire ! A peine le pauvre homme tunisien est entré pour annoncer que le bus était là, que les deux méchantes vieilles se sont ruées sur lui, criant, hurlant, l'insultant, déversant sur lui toute la haine et la fatigue de leur soixante-dix ans ! L'une découvrant même son genoux, lui montrant les séquelles d'une opération au souvenir encore trop frais, trop douloureux. Ces femmes attendaient leur bouc émissaire, leur échappatoire, il était là, fier soldat, humble devant le sort qui s'est acharné contre lui ! Il était vraiment très poli et gentil, un homme patient et tolérant qui a supporté avec dignité les folies de ces femmes déchainées ! Je n'en revenais pas ! A sa place oh je serais pas aussi calme, mais sobhan Allah, il y a des gens comme ça très polis voilà ! Ou peut être était-il accoutumé à ces "accidents professionnels", à ces voyageurs capricieux et vieux qui, l'espace d'une veillée imposée oublient l'objet essentiel du voyage qu'ils ont fait, un voyage supposé les laver de leurs pêchés, leur apprendre la patience, la tolérance,  l'humilité, mais qu'est-ce que j'en sais ?! Idéaliste que je suis, oh je me tais !  

Papa est venu assez tard, il a essayé de profiter jusqu'au bout de cette exceptionnelle proximité, de cette kaaba imposante et fière qui gisait à quelques mètres de cette réception encombrée .. bon allez on va monter au bus, direction l'aéroport de Djeddah. C'était une nuit difficile à vrai dire, et nous étions d'autant plus désemparés qu'en arrivant à l'aéroport nous avions appris que l'avion ne partait pas à 08h du matin, mais bien à midi ! De quoi réveiller encore une fois l'animal qui dort en nous, enfin les vieux surtout ! Un spectacle !