Mon coeur est au pays des merveilles (ép 20)





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Makka 31 Mars 2010


Nous allions passer notre dernière nuit à la Mecque, c'était un mercredi inoubliable. Je me promenais dans la Mosquée après la prière, songeant amèrement que c'est peut être la dernière fois que je m'y trouverais, ou en tout cas pas avant longtemps .. Mais je ne pouvais pas m'adonner toute à ma nostalgie, je ne pouvais pas me recueillir à loisir, il y avait toujours à faire, les valises à boucler, ne rien laisser trainer, se rappeler qu'on a oublié d'acheter un cadeau pour telle personne, perdre un peu la tête, compter ses sous, peut être aurions-nous à payer pour le poids de trop! 

Nous allions donc passer la dernière nuit à la Mecque, à l'hôtel .. enfin pas tout à fait. Alors que notre avion ne partait pas avant 8h du matin, on devait libérer les chambres avant minuit, ce qui revient à passer une nuit blanche entre la réception de l'hôtel, le bus et l'aéroport! Quelle organisation ! Mais finalement je trouvais ça assez amusant, je suis jeune, je peux endurer, ne pas dormir .. oui je peux faire ça mais qu'en est-il de ces pauvres vieilles fatiguées ? 

Voilà ce qui s'est passé : certains sont restés à attendre le bus dans leurs chambres, d'autres ont profité de leur séjour jusqu'à la dernière minute, faisant le tawaf, se disant que de toute façon le bus sera en retard, les derniers enfin ont suivi sagement les instructions, j'en faisais partie par obligation. Me voilà bien installée à la réception minuscule, encombrée de nos bagages tunisiens. Oui tunisiens, enfin on ne perd pas notre temps nous autres tunisiens, on fait le plein de cadeaux, d'achats de tout genres, ça ne plaisante pas ! Donc quand je dis "bagages tunisiens" ça implique des tonnes de valises et de gros sacs .. de quoi donner le sourire aux réceptionnistes blasés, qui s'inquiétaient du moment où viendraient les nouveaux locataires pour s'approprier les lieux. Et ce vilain bus qui ne venait toujours pas ! 

J'étais donc assise au salon, avec d'un coté ma tante, de l'autre une jeune mariée, son mari et sa belle-mère. Le voyage finissait comme il avait commencé. Je me rappelais encore de cette jeune femme debout dans le bus qui nous emmenait de l'avion à l'aéroport,  portant sa robe blanche avec un noeud au dos comme une petite fille, contemplant le paysage à travers la vitre, au coeur frémissant surement à l'appel de l'aventure ! Elle était assise à coté de moi, nous bavardions presque pour la première fois, son mari est allé chercher à manger, puis nous  avons dégusté ensemble. J'admirais cette solidarité tunisienne, cette ambiance conviviale, j'ai sorti mon carnet pour essayer d'écrire quelques notes sur les jours passés, mais je ne pouvais pas me concentrer. Ma voisine était admirative, elle a beaucoup aimé l'idée d'écrire pour mémoriser ce voyage inoubliable .. 

Inoubliable .. comme cette ambiance de fête que j'ai vécue, car malgré tout j'étais excitée et contente de retourner à mon pays, à ma famille, à ma Eya chérie .. elle m'a trop manquée pardi ! Inoubliable .. comme ces fous rires, je n'avais jamais autant ri depuis le début du voyage, c'était même de ces rires dont on se rappelle à vie. Les vieilles qui étaient en face de moi, de l'autre coté offraient un spectacle trop amusant de désolation. Au début elles attendaient avec le sourire, elles participaient à la conversation, mais à mesure que les minutes s'enchainaient, à mesure que le temps passait, leurs visages devenaient crispés, elles souriaient peu, puis pas du tout. Pis encore, leurs faces étaient désormais défigurées par la souffrance morale plus que physique, la haine pour les organisateurs et tous ces incompétents qui ne faisaient pas leur boulot, puis la haine pour ces jeunes femmes en face, en pleine santé et tout sourire, enfin la haine pour la terre entière! Elles étaient prêtes à tuer pour rentrer ou dormir, c'est fou ce qu'une personne âgée, malade et fatiguée peut devenir cruelle !  

C'est ainsi que l'une d'elle s'est exclamée : ah comme je regrette d'être venue ! Qu'est-ce qui m'amène ici ? Quelle bêtise ! C'était le comble, je n'en pouvais plus, je riais comme seuls les enfants savent rire, de tout mon coeur, sans méchanceté, c'est juste que le spectacle qui s'offrait à moi était trop désolé, il fallait soit en rire soit en pleurer, alors j'ai préféré en rire ! Non mais c'est vrai, qu'est-ce qui t'amène pauvre femme ? Tu as fait 36 000 omra auparavant, tu aurais dû offrir ce voyage à plus jeune que toi, ou bien prendre ton mal en patience et te taire ! 

Se taire ? Plutôt mourir que de se taire ! A peine le pauvre homme tunisien est entré pour annoncer que le bus était là, que les deux méchantes vieilles se sont ruées sur lui, criant, hurlant, l'insultant, déversant sur lui toute la haine et la fatigue de leur soixante-dix ans ! L'une découvrant même son genoux, lui montrant les séquelles d'une opération au souvenir encore trop frais, trop douloureux. Ces femmes attendaient leur bouc émissaire, leur échappatoire, il était là, fier soldat, humble devant le sort qui s'est acharné contre lui ! Il était vraiment très poli et gentil, un homme patient et tolérant qui a supporté avec dignité les folies de ces femmes déchainées ! Je n'en revenais pas ! A sa place oh je serais pas aussi calme, mais sobhan Allah, il y a des gens comme ça très polis voilà ! Ou peut être était-il accoutumé à ces "accidents professionnels", à ces voyageurs capricieux et vieux qui, l'espace d'une veillée imposée oublient l'objet essentiel du voyage qu'ils ont fait, un voyage supposé les laver de leurs pêchés, leur apprendre la patience, la tolérance,  l'humilité, mais qu'est-ce que j'en sais ?! Idéaliste que je suis, oh je me tais !  

Papa est venu assez tard, il a essayé de profiter jusqu'au bout de cette exceptionnelle proximité, de cette kaaba imposante et fière qui gisait à quelques mètres de cette réception encombrée .. bon allez on va monter au bus, direction l'aéroport de Djeddah. C'était une nuit difficile à vrai dire, et nous étions d'autant plus désemparés qu'en arrivant à l'aéroport nous avions appris que l'avion ne partait pas à 08h du matin, mais bien à midi ! De quoi réveiller encore une fois l'animal qui dort en nous, enfin les vieux surtout ! Un spectacle ! 



5 commentaires:

Merci d'avoir partagé ce récit, j'ai passé un bon moment de lecture et de découverte :)

Qu'Allah t'accorde la visite de Sa Maison Sacrée à nouveau. amin

 

Emin, je te souhaite de même et puis merci pour ta fidélité :)

Il reste encore un dernier épisode inchAllah.

 

Au fait, finalement j'ai lu Samarcande. Ca manque d'action...
Et là j'ai commencé trois femmes puissantes de Marie N'Diaye.
J'avais commencé à écrire une note de blog à ce propos puis je me suis perdu dans la nature lol

InshAllah bientôt le dernier épisode. Le spectacle du retour n'était pas fini alors ?

 

Eh bien si tu aimes tant l'action t'as qu'à aller au cinéma :p

Moi j'ai trouvé Samarcande plein d'action, ça bouge tt le temps, je ne me suis pas ennuyée surtout pendant la 1ère partie envoutante que j'ai adorée !

Et là je viens de terminer "Les croisades vues par les arabes" du même auteur, et bien c'est plein d'action vraiment tu ne t'ennuieras pas, en plus c'est pas un roman, mais un récit historique très instructif pour les arabo musulmans que nous sommes, je te le conseille vivement.

Sinon au delà de l'action, y a les idées, l'intrigue, l'analyse psychologique des personnages, l'aspect poétique, voilà qui fait un bon livre/roman à mes yeux :)

Oui c'est pas encore fini :)

 

Ça fait un lustre que j'y suis pas allé mais y a vraiment rien à l'affiche.

En finissant Samarcande j'avais été voir la liste de ses autres livres mais "les croisades vues par les arabes" m'est passé completement au dessus de la tête..
Heureusement et merci que tu m'en parles je viens d'aller jeter un oeil sur la description ça a l'air d'être intéressant.
InshAllah je vais le lire alors.

À tantôt :)

 

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